Cette lettre d’un camarade de Minneapolis a été écrite début août 2020, alors que le mouvement contre la police qui secoue les États-Unis et ici aussi n’avait pas encore décru. Revenant sur la puissance des récits flirtant avec le conspirationnisme, il nous alerte sur la rapidité avec laquelle la révolte a pu être jugulée par des milices et des patrouilles auto-proclamées, et comment ces formes de police ad hoc peuvent être récupérés par le discours de la gauche sur l’abolition de la police.

 

Chères Liaisons,

 

Je vous écris depuis « ground zero ». Au sud de Minneapolis, à une courte distance de marche de ce qui reste du 3e commissariat, où voilà à peine plus de deux mois des milliers de personnes ont eu la police à l’usure, les forçant à battre en retraite sous une pluie de pierres, avant d’incendier leur poste vide. Contrairement à toutes les autres villes américaines qui connaissent un regain de la contestation depuis quelques semaines, la flambée qui a secoué ma ville à la fin mai n’est pas revenue. Ce ne veut pas dire que rien n’est arrivé – loin de là -, mais l’énergie qui avait catalysé le puissant soulèvement dont nous avons fait l’expérience a été étouffé définitivement.

 

Après avoir brûlé le 3e commissariat, alors que les foules insurgées ne semblaient pas près de s’arrêter, j’ai été témoin des techniques largement inouïes que l’État a utilisées pour réinstaurer la loi et l’ordre quand rien ne semblait moins possible. Je ne parle pas des quantités de gaz lacrymogène ou de la Garde nationale qui est arrivée juste à temps pour se masser devant la carcasse fumante du commissariat. Bien plus pernicieuses étaient les mesures discursives que l’État a employées pour effectivement mettre fin au soulèvement en plein essor.

 

Au petit matin du 30 mai, après que la foule ait refusé de se contenter de l’incendie d’un seul poste de police et entamait le siège d’un deuxième, le gouverneur du Minnesota annonça en conférence de presse que des suprémacistes blancs d’autres états étaient en route avec l’intention de provoquer de violentes émeutes. Les maires de Minneapolis et de Saint Paul se sont empressés de corroborer la rumeur, citant de fausses statistiques sur les arrêtés venant de l’extérieur, avant de se rétracter quelques jours plus tard.

 

On ne saurait minimiser l’efficacité de cette manœuvre. J’espère que cette lettre jettera une lumière sur les nombreuses manières par lesquelles elle a aidé l’État à écraser le mouvement afin de préparer les camarades d’ailleurs à se préparer à l’éventualité qu’un discours similaire soit mobilisé contre eux. Apprenant récemment que la police aurait fait une déclaration similaire à Richmond, en Virginie, il semble effectivement que cette lettre arrive trop tard. Mais mieux vaut tard que jamais.

 

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Avant d’analyser en détail les effets de cette opération, je voudrais revenir sur un évènement oublié à Minneapolis. Dans la mesure où cette histoire porte sur la rencontre entre des suprémacistes blancs et des activistes anti-police, elle constitue un épisode important dans la préhistoire du mouvement actuel, aidant à comprendre comment le parti de l’ordre a réussi à agiter l’épouvantail de la violence des suprémacistes blancs à son avantage comme on gratterait la galle d’une vieille plaie. En 2015, alors que les moments insurrections de Ferguson et de Baltimore étaient encore vifs dans les mémoires, Minneapolis vit à son tour des manifestations de grande ampleur. Les protestataires ont occupé le parc devant le 4e commissariat, à quelques pâtés de maison de là où Jamar Clark avait été tué par la police quelques jours auparavant. Un certain soir durant cette occupation qui dura près d’un mois, un groupe de suprémacistes blancs masqués est débarqué pour « troller » les occupants. Les ayant reconnus, j’ai rejoint un groupe de militants qui les ont escortés de force hors des lieux. Lorsqu’ils sont arrivés au prochain coin de rue, l’un d’eux a sorti un flingue et a ouvert le feu sur nous. Heureusement, personne n’a été tué.

 

Pourtant, à partir de ce moment la peur de telles attaques a été brandie par certains leaders pour justifier l’instauration de mesures sécuritaires. Il est devenu tabou de porter un masque, au point de se faire expulser des manifestations. Quiconque ne suivait pas les règles – ou qui semblait simplement ne pas vouloir les suivre – était taxé d’être un « agitateur », et avec l’escalade de la tension, les gens ont commencé à se faire de plus en plus bousculer. Pendant un certain temps, on parlait d’ « anarchistes » et « suprémacistes blancs » comme d’épouvantails équivalents.

 

L’État n’avait pas à mettre en œuvre ce retournement, les activistes s’en occupaient assez bien eux-mêmes. Éventuellement l’incident s’est effacé de la mémoire de la ville. Dans les années qui ont suivi, on a perdu l’habitude d’identifier les manifestants masqués comme de potentiels suprémacistes blancs. Avec la prolifération d’affrontements hautement ostentatoires entre suprémacistes et anarchistes (ou « antifas »), les amalgames ont cessé. Quoi qu’il en soit, il semble que l’État ait pris en note cette méthode, qu’elle finirait par déployer cinq ans plus tard – cette fois sur une échelle beaucoup plus massive, et des conséquences beaucoup plus extrêmes.

 

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Je ne sais pas à quel point la généralisation de la révolte dans les quatre ou cinq jours après la mort de George Floyd était palpable de l’étranger. Si dans la première nuit le conflit se concentrait principalement autour de l’épicentre qu’était le 3e commissariat, le lendemain des feux ont été allumés dans toutes les directions, et les magasins détruits dans plusieurs quartiers alentour. Lorsque la troisième nuit est arrivée, il était devenu clair que les gens sillonnaient en voiture la ville entière en petits groupes à la recherche de magasins à piller. Le fait d’être loin de l’épicentre ne garantissait plus d’être en sécurité. Alors que le commissariat était assiégé, la police s’avérait incapable de faire face à l’agitation dans les quartiers environnants – une réalité de laquelle l’intelligence du soulèvement a tôt fait de profiter.

 

Dans une situation à ce point chaotique, les spectateurs du désordre avaient beaucoup de mal à la comprendre, n’étant familiers qu’avec la logique de la manifestation représentative. Voyant des gens conduire jusqu’à l’autre bout de la ville pour briser la vitrine d’un magasin de telephones et en voler le contenu, les observateurs remarquaient qu’il n’y avait « aucun signe de contestation », comme si une pancarte « Justice pour George Floyd » faisait la différence entre un geste légitime et un geste opportuniste.

 

La transition entre l’« opportunisme » et la pure et simple « malveillance » devient plus facile si le choix de cibler certains commerces n’a aucun sens aux yeux des témoins. Le fait qu’un restaurant appartenant à des personnes racisées avait été attaqué était suffisant pour que certains activistes se mettent à spéculer que les épisodes de pillage frénétiques de la fameuse « Eat street » en fin de soirée étaient le fait de suprémacistes blancs.

 

En réalité, il existe très peu de preuves que des suprémacistes blancs se seraient impliqués dans le mouvement. Alors que les foules des premiers jours étaient immenses et impossibles à qualifier politiquement, les seuls participants de droite dignes de mention étaient les « Boogaloo Bois »1. Or dès le deuxième jour ce groupe a été écarté par la rébellion et assigné à protéger les commerces du reste de la foule qui voulait en redistribuer les marchandises. En fait, c’est ce même groupe qui collaborera avec la National Association for the Advancement of Colored People (NACCP) pour protéger des commerces plus tard dans la semaine contre une vague « menace de suprémacistes blancs », malgré le fait qu’il représentait lui-même la seule faction de droite contre laquelle il aurait fallu se défendre. Vu l’ampleur du désordre qui s’emparait de la métropole, il n’y avait aucun sens à tirer de cette cacophonie de vitrines éclatées et de caoutchouc brûlé. Les événements échappaient à toute interprétation. Lorsque l’état mit le blâme sur les suprémacistes blancs, il offrait à ses citoyens un ennemi sur mesure auquel attribuer commodément tout débordement. Selon certains, les suprémacistes blancs avaient déclenché les émeutes dès le tout début (comme le soutenait une étoile montante du journalisme sur la côte ouest). Pour d’autres, les suprémacistes blancs étaient seulement responsables de toutes les agressions qui n’avaient aucun sens selon leur logique – l’attaque de petits commerces, de ceux tenus par des personnes racisées ou de ceux qui étaient éloignés de l’épicentre – alors qu’il demeurait légitime de s’en prendre à la police ou autres grandes entreprises. Cette dernière optique s’est avérée particulièrement séduisante pour ceux qui ne pouvaient pas directement dénoncer le soulèvement sans perdre leur crédibilité – radicaux ou modérés.

 

Ainsi, la dichotomie classique entre le bon et le mauvais manifestant a été remplacée par un nouveau couple plus adéquate à notre époque : entre le bon et le mauvais émeutier.

 

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Lorsque l’état a rejeté la responsabilité des violences sur les suprémacistes blancs, il a sciemment remplacé le racisme systémique qui a mené au meurtre de George Floyd et de tant d’autres par des groupes extrémistes relativement marginaux comme cibles de la colère populaire. Avec ce déplacement, l’état assumait son rôle de protecteur du citoyen contre l’extrémisme, sapant la rage contre la police qui avait été à l’origine du soulèvement. J’ai parlé de cette manœuvre comme d’une opération discursive, et c’en est une qui rappelle plus précisément la figure rhétorique de la synecdoche, un déplacement de la partie au tout ou du tout à la partie. La localisation du suprémacisme blanc est déplacée vers une partie extrémiste – un assortiment de mauvais protagonistes – de sorte que sa véritable situation dans la société civile en général est voilée.

 

Ce déplacement dégage le terrain pour la nouvelle alliance qui a émergé durant le soulèvement entre les promoteurs de la justice sociale et les antifascistes d’un côté, et les groupes de justiciers auto-proclamés de l’autre. Au moment où la police était forcée de faire marche arrière, cette alliance a été forcée avec de nouveaux groupes de patrouille de quartier qui se proposaient de combattre les hors-la-loi dans les émeutes. Des patrouilles armées gardaient les commerces et des checkpoints citoyens ont commencé à apparaître dans les rues, vérifiant les papiers des passants après le couvre-feu pour ne laisser passer que les résidents (et les flics), alors que beaucoup préféraient rester à la maison par crainte des vagues menaces de violence indiscriminée. Les citoyens apeurés appelaient le FBI pour rapporter les plaques d’immatriculation d’autres états, alors que d’autres préféraient propager des rumeurs et dénoncer les « activités louches » sur les réseaux sociaux. Pendant ce temps, la Garde nationale n’a eu aucune difficulté à interpeller les rares qui osaient encore ignorer le couvre-feu.

 

Ces patrouilles armées variaient selon le quartier et le coin de rue, mais ils remplissaient partout les mêmes objectifs. À certains endroits, les propriétaires qui se postaient devant leur maison, visibles pour la première fois par leurs voisins, n’avaient aucun scrupule à appeler les flics. Dans les quartiers à majorité noire ou autochtones, des patrouilles armées étaient mises en place par des associations communautaires qui les considéraient comme un prolongement du mouvement de contestation, ou du moins en sa faveur : on peut nommer la patrouille du NAACP, qui a collaboré avec des membres du conseil municipal autant qu’avec des Boogaloo Bois armées, ou encore la patrouille de l’American Indian Movement (AIM) près du quartier autochtone de Little Earth, qui a a procédé à l’arrestation d’une poignée d’adolescents blancs qui avaient pillé un magasin de spiritueux décadenassé la veille. Ces patrouilles utilisaient un argumentaire d’auto-défense raciale pour justifier leurs actes, mais en réalité elles ont aussi fini par protéger surtout des commerces, des entreprises et des banques tenus par des blancs.

 

Ce n’est qu’en proclamant que les violences avaient été le fait de suprémacistes blancs – avec cette synecdoque contre-insurrectionnelle – qu’un projet aussi imposant a pu émerger aussi rapidement avec un tel soutien populaire. Alors qu’elles se drapaient derrière le langage de l’abolition de la police, des citoyens en sont venus à suggérer que ces patrouilles préfiguraient ce qui remplacerait la police de Minneapolis, sans égard au fait qu’elles appliquaient exactement les mêmes lois. Il y avait cependant une part de vérité dans cette remarque : à Minneapolis, l’imaginaire de l’abolition de la police rime souvent avec l’application de la même loi par des visages plus angéliques. Au lieu de la police, on pourrait se retrouver avec des « forces de sécurité communautaires », capables d’intégrer bien plus profondément la population dans ce que la police fait déjà à l’heure actuelle.

 

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J’aurais aimé vous suggérer des solutions à ces problèmes, qui frapperont sans aucun doute bientôt à votre porte. Mais je n’en connais aucune. Il a suffi de quelques jours, sinon un seul, pour que la vertueuse rébellion se transforme en effrayante invasion. Lorsque j’ai fini par réaliser ce qui se passait, il était trop tard.

 

Je n’ai à offrir qu’une mise en garde, un signal de fumée sur un ciel déjà pâle. Si nous avions été préparés à faire face à ces mesures discursives sur les barricades, nous aurions peut-être pu y survivre. L’isolement relatif des différents réseaux affinitaires qui participaient au soulèvement dans la ville a fait en sorte que nous n’avons même pas pu commencer à construire la confiance nécessaire pour résister à ces rafales de désinformation. Nous avons été pris au dépourvu, incertains de comment répondre et sans même de plateforme pour diffuser notre message.

 

Le succès de cette manœuvre de déplacement est déjà en train de s’exporter aux services de police à travers les États-Unis. Tout comme nous expérimentons son déploiement, il nous faut expérimenter notre réplique. J’ai hâte d’apprendre ce qui va marcher pour vous.

 

Bons baisers de Minneapolis,

 

1 « Boogaloo Bois » réfère aux promoteurs d’une idéologie floue concernant une prochaine guerre civile (qu’ils appellent le « boogaloo »). Ce groupe semble être constitué d’un mélange chaotique entre les idées accélérationnistes et celles du mouvement des milices, et comprend des tensions internes au sujet du racisme. Les partisans d’une approche non-raciste ont appuyé la participation au soulèvement de Minneapolis en interprétant la police comme une force tyrannique qui attaque les citoyens avec impunité.