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Publication originale (Letter on a Plague Year - Jennifer Cooke) parue sur Commune mag : https://communemag.com/letter-on-a-plague-year/

 

Tout est sur la table.

Je me réveille, j'allume la radio pour écouter les nouvelles sur BBC Radio 4. L'Iran libère 85 000 prisonniers. Un homme d'affaires désespéré rejette le programme de prêts sans précédent annoncé hier par le gouvernement britannique. Lorsqu'on lui demande ce qu'il veut que le gouvernement fasse pour son personnel, il répond: «Payez leur salaire, payez simplement leur salaire». Le métro passe au bout de mon jardin, wagon fantôme après wagon fantôme transportant quelques personnes dispersées à intervalles, à ce qui serait normalement l'heure de pointe. À la radio, ils discutent du rationnement des aliments face à la panique des acheteurs. La chaîne de supermarchés Sainsbury’s a annoncé un créneau horaire dédié aux plus de 70 ans pour éviter les infections. La vie change vite, la politique aussi. Trêve hypothécaire, locataires protégés, prisons partiellement vidées, réduction des taux d'intérêt commerciaux: le tissu de la vie quotidienne capitaliste s'effiloche rapidement.

Le COVID-19 se déchaîne à travers le monde, courant le long des routes de transit et à travers les quartiers. Tout se ferme, le sang de nos vies culturelles se répand, les entreprises ferment leurs portes et nos mondes physiques rétrécissent rapidement. Heureusement, beaucoup d'entre nous ont encore leur vie numérique. Pour l'instant, au moins. Je m'inquiète quant à la durabilité du World Wide Web face à une infection généralisée et à la mort, mais je ne connais pas suffisamment la façon dont internet est maintenu. Si tout le monde chez Virgin Media est malade ou décédé, aurai-je toujours la haute vitesse? Je ne sais pas, même si je suis sûr que les paiements automatiques continueront à prélever de l'argent sur mon compte chaque mois, même si j'ai depuis expiré dans un couloir d'hôpital.

Ce qui se passe actuellement produit un étrange sentiment pour plusieurs ; pour moi, ça me semble extrêmement familier – ce qui est, en soi, inquiétant. J'ai passé quatre ans à faire des recherches sur la peste dans le cadre de mon doctorat – la peste comme maladie et comme métaphore de toutes sortes de choses, y compris d'autres maladies infectieuses, réelles et fictives – puis j'ai passé deux ans à transformer cette thèse en livre. J'ai fait des rêves de contagion pendant des années, dont certains auront donné lieu à un recueil de poèmes, Apocalypse Dreams. Je suis familière avec une quantité épouvantable de périodes épidémiques et les comportements qu'elles provoquent. J'avoue que je ne pensais jamais en faire un jour l'expérience moi-même. Maintenant que c'est le cas, je me rends compte je connais ces sentiments, je les vois venir: ils sont là, quelque part, dans ma mémoire musculaire de chercheuse.

Londres, où j'habite, est un point sensible d'infection. Je reste à l'intérieur la plupart du temps. Ma mère, la soixantaine, atteinte de diabète, me dit qu'elle se sent comme une lépreuse. Je lui dis qu'elle vit un moment historique qui se traduira par un changement social à une échelle jamais vue de son vivant. Je lui dis de rester à l'intérieur. Ma belle-sœur appelle, inquiète. Le Royaume-Uni n'a pas encore fermé les écoles, mais elle est asthmatique et a gardé ses filles à la maison. Un enfant de leur école est infecté. Je la rassure: bientôt, très bientôt, les écoles vont fermer. Quelques minutes après notre appel, Boris Johnson, notre parodie de premier ministre, suggère que les fermetures d’écoles sont imminentes. En fait, les écoles prennent déjà leurs propres décisions face à la maladie du personnel et des élèves; les parents aussi. Au Royaume-Uni en ce moment, les citoyens, les entreprises et les institutions s'avèrent avoir une longueur d'avance sur le gouvernement.

Qu'est-ce que je peux vous dire sur les épidémies contagieuses? Qu'est-ce qui va nous arriver? Bientôt, nous allons voir des gens avoir peur les uns des autres. Bientôt, une célébrité atteinte de COVID-19 va mourir. Bientôt, les maisons infectées vont afficher un panneau avertissant les chauffeurs-livreurs et les voisins. Ou les maisons non infectées vont le faire, dans l'intention de rassurer. Bientôt, il y aura des animaux sans propriétaires, une nouvelle cohorte de chiens errants se débrouillant seuls. Les plus vulnérables vont souffrir encore plus. Les taux de violence domestique vont exploser. Des forces armées vont patrouiller dans les rues. Nous nous raconterons des histoires incroyables que nous avons entendues sur la cruauté, la misère, mais aussi l'héroïsme, la générosité. Il y aura des bouleversements sociaux. Il y aura de nouveaux adeptes de sectes et de croyances étranges, des doomsters aboyant à la fin des temps. Il y aura des exploiteurs, des charlatans et des fraudeurs. Mais il y aura aussi des gestes simples de gentillesse, plus d'appels téléphoniques entre proches, entre amis. Nous travaillerons tous moins, voire pas du tout. Il y aura de l'absurdité. Et il y aura du soutien incroyable dans les communautés, pour et par les gens. Il y aura de nouvelles formes ingénieuses de divertissement, et la résurgence de formes plus anciennes que nous avions oubliées ou cachées au fond du placard. Il y aura de l'ennui, beaucoup d'ennui, et beaucoup de nettoyage. C'est ce que mon knowledge me dit.

En période de distanciation sociale, d'isolement volontaire et de fermeture, le monde devient plus petit et nous retournons à un état où la communauté immédiate compte plus. La survie de votre voisine peut dépendre de vous ; le transport du voisin d'en dessous jusqu'à l'hôpital peut dépendre de notre voiture. Nous lui avons déjà donné notre numéro. On voit se former des groupes Facebook en fonction de codes postaux, des rues ou des villages. Des listes circulent pour que vous vous inscriviez pour aider les personnes de votre région en faisant leurs achats, en collectant des médicaments ou simplement en discutant par téléphone pour apaiser une partie de la solitude de ceux qui ne peuvent pas sortir. Les gens le font eux-mêmes. Les gens, en fait, savent s’organiser. Les militants parmi nous le savent déjà. Dans certains cas, ils dirigent ces projets, mais de nouveaux militants naissent au fur et à mesure que j'écris ces lignes.

En 1722, craignant le retour de la peste bubonique en Angleterre après son apparition dans un port français, Daniel Defoe écrit Journal of the Plague Year, basé sur l'épidémie de 1665 qui a eu lieu durant sa jeune enfance. Il écrit également un tract plus court, moins connu et moins divertissant, Due Preparations for the Plague ou, pour lui donner le titre complet glorieusement maladroit de Defoe, Due Preparations for the Plague, as well as for Soul as Body: Being some seasonal THOUGHTS upon the Visible Approach of the present dreadful CONTAGION in France; the properest Measures to prevent it, and the great Work of submitting to it. Defoe fait une distinction entre les préparatifs en vue de la peste et les préparatifs contre la peste. Pour Defoe, comme pour nous en ce moment, la maladie était une certitude et les gens devaient s'y préparer: en accumulant, en s'isolant s'ils étaient malades, en limitant les contacts sociaux. Le vinaigre a fait son chemin alors que les commerçants exigeaient que de l'argent y soit déposé pour nettoyer les pièces. Je prédis une résurgence de la popularité du vinaigre. Defoe croyait en la théorie du miasme, selon laquelle la peste se propageait dans l'air vicié. Il a cependant observé que les gens dans les quartiers densément peuplés étaient infectés plus fréquemment. À l'époque, tout comme aujourd'hui, les pauvres vivaient dans les quartiers les plus denses et mouraient en plus grand nombre.

La peste de 1722 ne sera finalement pas devenue une épidémie, et cette maladie n'a plus jamais éclaté dans à échelle épidémique en Europe. Defoe, oracle imparfait, a clamé l'arrivée d'une épidémie qui n'est pas venue. Prolifique, il écrivait de nombreux articles prévenant de ce qui allait arriver. On peut s'imaginer à quel point il aurait lourd s'il avait eu accès aux médias sociaux... Cependant, une chose que ses écrits démontrent pour nous, c'est que la maladie n'est jamais simplement médicale. Ses écrits associent fréquemment la contagion comme une menace physique et la contagion comme une réponse au péché. Susan Sontag, quoi que dans un style plus bref et incisif, fera un constat similaire : cancer, tuberculose, sida... certaines maladies se prêtent plus facilement que d'autres à la métaphore. Le cancer et la tuberculose sont des maladies individualisées. Au XIXe siècle, le patient tuberculeux était souvent considéré comme un génie fragile et créatif. Au XXe siècle, le cancer devient une source de honte, graine de la mort rongeant la victime de l'intérieur, souvent liée au mode de vie. Le sida, comme la peste et le COVID-19, est une affliction de la communauté ; lors de son apparition, il a été décrit dans la presse comme une punition pour l'homosexualité et une affliction des immigrants et des toxicomanes. Les maladies infectieuses sont les vecteurs d'un moralisme fallacieux et profondément dommageable visant une partie minoritaire de la société. Nous en avons déjà vu certains, dans le tweet stigmatisant de Trump sur le COVID-19 comme la «maladie chinoise», et dans la montée des actes de racisme contre les citoyens asiatiques en Occident. Tous les pires aspects de notre société vont s'amplifier dans les prochains jours, semaines et mois.

En même temps, ce sont des temps nouveaux, des moments où nous allons avoir du temps. Les familles passeront plus d'heures ensemble qu'avant. L'énorme système de garde d'enfants appelé scolarisation, qui est le levier permettant aux parents de travailler, a cessé ou est sur le point de cesser dans des pays du monde entier. La vie sera complètement différente pour nous tous pendant cette pandémie et, surtout, après. Le COVID-19 va nous montrer très clairement à quel point un système de santé gratuit est important, à quel point les inégalités sociales – qui vont se creuser encore plus drastiquement – sont honteuses, à quel point nous pourrions nous soucier davantage de notre communauté et aider nos voisins, à quel point ceux qu'on appelle les travailleurs « peu qualifiés», comme les éboueurs et les livreurs, sont cruciaux, et comment nous pourrions restructurer nos vies, travailler moins, gagner plus. «Ce n'est pas le moment de l'idéologie», a déclaré hier Rishi Sunak, le chancelier britannique. Il a tort. En ce moment, alors que nous nous enfermons, nous avons besoin d'une réflexion créative, généreuse et solidaire sur la façon dont nous voulons restructurer l'avenir. Tout est pensable. Tout est sur la table.