Plus de 20 000 personnes étaient réunies hier à Montréal dans le cadre de la manifestation Justice for George Floyd organisé par plusieurs collectifs antiracistes comme Justice for Victims of Police Killings, Hoodstock et Tout le hood en parle. Le message était clair : Black lives matter. Les dizaines de milliers de personnes réunies ont courageusement répondu à l’appel traversant actuellement l’Amérique du Nord pour dénoncer le meurtre de George Floyd, assassiné par la police à Minneapolis. La manifestation s’inscrivait aussi plus largement contre les différents assassinats policiers aux États-Unis et ceux plus précisément à Montréal : Anthony Griffin, Bony Jean-Pierre, Pierre Coriolan et Nicholas Gibbs.  

 

 

Après plusieurs heures de marche à travers la ville, le service de police de Montréal (SPVM) a bloqué le chemin à la foule aux coins des rues Saint-Urbain et de Montigny, l’empêchant de se diriger vers le quartier général policier. C’est à ce moment que, fidèle à ses réflexes violents, le SPVM a mitraillé la manifestation de gaz lacrymogène et à chargé la foule, déclenchant un chaos généralisé. À partir de cet instant, l’ambiance a drastiquement changé. Des barricades enflammées se sont érigées simultanément sur différentes rues et la manifestation s’est alors divisée en plusieurs groupes de quelques dizaines à plusieurs centaines de personnes paralysant complètement le centre-ville. En réponse aux tirs de flash-ball, les manifestants et manifestantes venues pour crier leur haine du système raciste et colonial ont lancé des roches, pavés et bouteilles sur les lignes d’anti-émeutes, permettant la distance nécessaire à la poursuite de la manifestation. 

 

 

Revenant sur son expérience de la veille, une participante de la manifestation voulant garder son anonymat témoigne :

« À partir du moment où la police raciste du SVPM nous a divisé en nous balançant des lacrymos on est partis dans plein de directions. C’était vraiment un mauvais move de leur part sérieux. Environ 20 minutes plus tard je me retrouve avec une soixantaine de personnes. C'est beau à voir. C'est rare dans les manifs à Montréal que les blancs sont en minorité. Et avec la violence de la police les choses escaladent vite. Chacune lance des roches et fracasse les vitrines des banques et des magasins de luxes avec des barres de fer trouvées dans un chantier. Je crois que le message est très clair : dès que la police, n’importe où en Amérique du Nord tue quelqu’un, ça va péter partout. »

 

Le magasin Steve’s music a aussi été saccagé et pillé. Un autre participant nous relate son expérience :

«On était en train de s’enfuir de la police parce qu’elle nous tirait plein de balles de plastique et on est arrivé sur une rue avec des tonnes de gens en train de donner des coups de pieds sur les vitrines de magasins de musique. Là des gens sont rentrés dans le magasin et ont commencé à sortir avec des guitares. Y’a même un gars qui en a pris deux et les a fracassées par terre. C’était malade. On les voyait pas non plus courir pour leur vie appeurés par les flics. Les gens rentraient dans le magasin, ressortaient avec tout plein de trucs et déambulaient dans les rues bien calmes. C'était un petit état d'exception où c'était devenu banal de faire ça. Ce qui est intéressant c’est de voir que le pillage c’est pas juste une manière directe de redistribuer les richesses, c’est aussi un moment où on annule la valeur de la marchandise. Ça ouvre un débat de fond sur la propriété privée. On vient pas casser ou voler ce qui nous appartient pas, au contraire, on montre paradoxalement que c’est à nous, et qu’on va en faire ce qu’on veut. On s’est fait voler ce monde par la force, et c’est par la force qu’on va le reprendre. »

 

Dans son livre La dignité ou la Mort - Éthique et politique de la race, Norman Ajari explique justement que « Lorsque la dignité d’un jeune Noir est prise d’assaut, lorsqu’il est violé ou assassiné par les représentants de l’État, c’est une longue histoire de luttes, de conquêtes et d’affirmation d’une humanité africaine qui vacille. ». À ceux qui y voient un racisme anti-blanc, il rétorque : « Qu’il n’y a pourtant aucune bonne raison pour laquelle la conscience noire, c’est-à-dire la conscience de soi des émeutiers, devrait s’effondrer en une hypothétique haine raciste dirigée contre les Blancs. La notion d’émeutes raciales ne concerne pas la blancheur, mais la noirceur qui se révolte contre l’indigne ou elle se trouve emprisonnée. Pour raciale qu’elle soit, la révolte noire n’est pas dirigée contre les « Blancs », mais contre l’abjection foncière de la condition noire elle-même.»

 

De même, Elsa Dorlin dans son ouvrage Se défendre - Une philosophie de la violence, élabore sur l'autodéfense théorisée par le Black Panther Party. Elle clarifie simplement : «L'autodéfense n'est plus seulement un moyen dans la lutte, ni même une option politique pragmatique, compatible avec d'autres stratégies, comme les pratiques d'action directe non-violente. L'autodéfense est la philosophie de la lutte elle-même. Elle est à proprement parler généralisée et peut être définie comme une offensive révolutionnaire, comme la seule politique en mesure de renverser l'impérialisme.»

 

 

Ces différents témoignages, comme ces analyses d'auteurs afro-descendants nous permettent de comprendre comment et pourquoi la manifestation contre l'assassinat policier de George Floyd s'est transformée, comme ailleurs en Amérique du Nord, en émeute mettant en échec la police. Comme le disait un grafiti en plein coeur du poste de police central dévalisé de la ville de Minneapolis  : DO YOU HEAR US NOW ? 

 

En attendant d'être entendus, une autre manifestation est organisée dimanche prochain. Plus de détails sont à venir.