Le 29 novembre, des membres du FEU ont participé à une manifestation contre le Black Friday organisée par Pour le futur Québec et La planète s’invite à l’Université Laval. On a pris une photo de deux camarades masqués, tenant une bannière du comité de mobilisation de l’AÉSS qui disait «Brûlons le système pas le climat.». Pour une raison obscure, Dominic Maurais, un de nos fans de longue date, a décidé d’envoyer sa meute à nos trousses. Des hordes d’épais-se-s fâché-e-s, insulté-e-s raide par notre critique de la surconsommation, ont décidé de suivre Maurais dans sa «guerre aux bolcheviques de sous sol et aux communistes en coton ouaté!». Ce texte sera ponctué des meilleurs commentaires, accompagnés d’une photo de leur auteur.trice.

Contribution ponctuelle du Front étudiant uni (FEU) à Contrepoints.media.

Comment alors un Maurais pourrait-il vouloir envoyer ses morons à nos trousses? Après d’exhaustives relectures, nous avons sorti ce qui ressemblait à des arguments pour finalement y répondre. La tâche a été ardue, déceler ce qui pourrait être des arguments pertinents noyés parmi d’incohérentes insultes sur notre état mental, nos manteaux d’hiver et notre téléphone cellulaire s’avèrent en effet une complexe corvée. S’il y quelque chose que la crise climatique m’a appris c’est qu’il est inacceptable de critiquer le système dans lequel on vit si on ne communique pas par pigeon voyageur. D’abord, je tiens à souligner que mes sensibilités véganes sont heurtées par cette proposition. Si je doutais de la bonne foi de nos commentateur.trice.s, j’en viendrais à croire qu’au fond iels ne cherchent que des stratégies à rabais pour délégitimer nos arguments. On ne peut pas leur en vouloir ces raccourcis intellectuels, après tout c’est le Black Friday. ET ON NE CRITIQUE PAS LE BLACK FRIDAY.

Semble-t-il que notre critique de cet emblème du sacro-saint capitalisme portait à confusion. Pourquoi s’attaquer au Black Friday alors qu’il permet à celleux en situation précaire l’accès à un certain confort matériel? On est qui, nous qui avons des vêtements et accès à l’eau potable, pour critiquer l’obsolescence programmée et la publicité?

Le Black Friday ne profite pas aux pauvres, comme tout; tout le temps. Il permet au capitalisme de se régénérer en renforçant son emprise globale, par la société de consommation. Le système est auteur de la précarité des plus démuni.e.s, mais une fois par année, les Xbox, les télés et les Iphone 1000 deviennent abordables. Les pauvres se doivent de profiter des rabais, sinon iels tirent leur argent par les fenêtres le reste de l’année. On entend Pierre-Yves McSween nous culpabiliser. Le Black Friday rend sa légitimité au système auteur de notre précarité, car il transfère la responsabilité de leur situation aux plus démuni.e.s. À l’occasion du Black Friday, on peut se voir nouveau-riche, profiter de prix avantageux et ainsi faire des économies nécessaires ou réussir à accéder à un niveau de possession matérielle permettant de satisfaire les demandes du système, C’est par ces acrobaties que les plus démuni.e.s entrent dans le spectacle, parce que rien n’est plus burlesque que de se battre pour un grille-pain.

L’occasion du Black Friday est alors une tactique de contrôle, les consommateurs.trices sont restraint.e.s par leur pouvoir d’achat à une attitude ou une autre. Ces aubaines apparaissent alors comme une opportunité responsabilisatrice. Qui peut vraiment se permettre d’acheter un ordi à plein prix, s’il sera offert à 30% de rabais durant le Black Friday, le Cyber Monday, le Techno Tuesday ou le Cyborg Wednesday ? Ce n’est pas la première ni la dernière fois que le capitalisme s'appuie sur un culte de l’opportunité exceptionnelle. Écoutez une pub de Slap Chop pour comprendre.

Seul.e.s les «climato-réalistes» les plus convaincu.e.s se refusent toute critique à l’endroit de la société de consommation. La conscience environnementale est partagée par une majorité, du moins superficiellement. Chez les êtres dotés de raison, les critiques du consumérisme sont, en pratique, trop souvent relayées aux confins de l’esprit avec le sexisme ordinaire et la peur de l’autre, où la dissonance cognitive met en œuvre ses plus puissantes stratégies. On accorde aux critiques du consumérisme le loisir de refaire surface pour le jour de la Terre et lors de quelques cataclysmes environnementaux particulièrement saisissants. Le Black Friday offre une occasion d'oublier ses principes de bien-pensant.e.s écologistes en créant l'urgence de consommer. Il est déculpabilisateur parce qu’il est événementiel. Il est démocratique, parce qu’il est accessible aux classes défavorisées. Il est éco-responsable parce qu’il évite le gaspillage en écoulant les stocks pour que les commerces puissent faire le plein de nouveautés pour les fêtes.

Comme stratégie d’écoulement, le Black Friday se démarque, avec ses rabais qui portent à croire à l’aubaine du siècle. Il ne fait que mettre en évidence la nécessité du vol dans la continuation du capitalisme, où la production est arrimée au marché et à l’obtention de profit plutôt qu’à la consommation. La production est réalisée non pas dans un but de consommation immédiate, mais est destinée à être offerte sur le marché dans le but de rapporter un profit. Et des «ignares», pour parler comme un des nos fans, défendent cette fête du nettoyage pour le capital.

Visiblement, Maurais et sa gang font du brainwashing efficace. Ça prend de l’imagination pour vanter le sprint vers l’extinction que notre mode de production exécute. La radio-poubelle est habile, quand même. Les portes-paroles officiels du capitalisme et de la xénophobie ne font pas que beugler dans leur micro à longueur de journée, mais usent aussi de fines tactiques rhétoriques pour amener leurs auditeurs-trices niais.es à croire que le problème c’est l’extrême-gauche.

 

Embrouiller les classes sociales.

Un animateur richement payé comme Maurais, un gars qui était sur le payroll du gouvernement américain comme Éric Duhaime[1], se présentent ainsi comme des gens comme vous et moi, «du monde ordinaire». Les étudiant.e.s, au contraire, sont des riches à en croire ce que les admirateurs.trices de Maurais sont venu.e.s nous dire sur Facebook. Les étudiant.e.s, contrairement à un Stéphane Dupont ou un André Arthur, sont «habillés (sic) comme des cartes de mode», possèdent «des IPhone 11». Les étudiant.e.s, dans l’imaginaire d’un Jeff Filion, forment la vraie bourgeoisie. Fini la lutte des classes: maintenant c’est la scolarité qui est l’ennemi principal du peuple.

 

Changer le sens du mot «liberté»

La liberté d’expression devient, dans les studios de certaines radios commerciales, un mot qui ne sert qu’à appuyer la droite. La tactique est fréquente dans les milieux libertarien: le défunt Réseau Liberté-Québec utilisait la liberté comme synonyme de «libre-marché», comme le font aujourd’hui les Students for Liberty (qui ont eu un chapitre pendant 5 secondes à l’Université Laval). La liberté, c’est le commerce sans restrictions, les délocalisations d’usine et la publicité partout. Autrement dit, quand elle est prononcée dans un micro souillé, la liberté devient une marque de yogourt.

 

S’accaparer la liberté d’expression

La fameuse liberté d’expression sert souvent, elle aussi, à défendre les idées de droite. Par exemple, lorsque CHOI Radio X menaçait de fermer en 2004 à cause des propos orduriers de Jeff Fillion, c’est le slogan «Liberté, je crie ton nom partout» qui fut volé à Paul Éluard pour la campagne de mobilisation lancée par la station. La pose de collants, mais surtout des manifestations à Québec et Ottawa ont été organisées par la station qui défendait ainsi sa liberté d’utiliser les ondes FM pour faire du profit (en attaquant des groupes marginalisés une fois de temps en temps).

C’est aussi avec l’argument de la liberté d’expression que des radio-poubelles ont à maintes reprises défendu le groupe Atalante Québec et son entourage. Le 21 février 2018, c’était Maurais qui défendait le droit à Atalante (un groupe dont les membres sont ouvertement néo-nazis) de réserver des salles possédées par la ville pour organiser leurs conférences[2]. Sylvain Bouchard défendait de même, le 10 juin 2019[3], le groupe Légitime Violence qui est grosso modo l’appendice musical d’Atalante («Déroulons les barbelés, préparons le Zyklon B!», chantent ces néofascistes). Pour Radio X et les autres, des propos violents ou racistes, livrés par des adeptes d’Hitler et consorts, c’est acceptable à cause de la «liberté d’expression». C’est quoi Atalante, en deux photos ? «Arbeit Macht Frei» et des saluts nazis:

Pourtant, cette liberté de manifester et de s’exprimer n’est pas autorisée pour les idées de gauche. Radio X haït les manifs, sauf quand c’est elle qui les organise. Radio X a le droit de tout dire, mais pas les autres: «Guerre aux bolchéviques» si iels osent dire que les habitudes de consommation occidentales détruisent la Terre. Radio X croit qu’on devrait écouter tout le monde, mais juste si iels sont climato-sceptiques. Radio X croit surtout qu’on peut tout dire, sauf si ça vise les riches. On a vu comment la gang de Maurais et de Québec Fier s’est mise à gémir, des larmes chaudes coulant sur ses joues anxieuses quand des étudiant.e.s ont osé écrire qu’il fallait brûler les riches.

Que ce soit TVA, Radio X ou une autre station qui n’est pas liée à RNC Media, la logique est assez simple: si on est du côté du capitalisme mourant, on est du côté de la liberté. Sinon, c’est Staline et Pol Pot. Et ça ne changera pas: ces stations sont possédées par des consortiums privés, qui profitent de la publicité d’autres compagnies privées pour s’enrichir et enrichir au passage leurs animateurs.trices vedettes. Même au bord l’extinction du monde, jamais Radio X ne pourra critiquer les compagnies polluantes: c’est pour les compagnies de 4x4 et les gens pognés dans le trafic que cette station existe.

Pour les charognes qui prennent paroles sur les ondes de Radio X, la liberté d’expression devient le droit de s’accaparer une plate-forme pour y vomir un flot de dégueulasseries passant par tout l’éventail des immondices; de la violente transphobie, au racisme toujours dépeint sur le fond d’inconséquentes éloges du capitalisme. En revendiquant leur droit à l’ignorance, elles confirment n’avoir aucun égard pour les libertés qu’elles disent défendre, seulement un indéniable besoin de profiter des privilèges dont elles se disent dépouillées. Serait-ce que leurs libertés ne sont pas ici mises en jeux, mais simplement mises en perspective alors qu’elles agissent comme frein à celles d’autrui?

Pour l’instant, Maurais et sa bande ne font que nous écoeurer sur Facebook. Leurs larbin.e.s virtuel.le.s ne font que venir commenter sous nos commentaires. Nous devons cependant, dès maintenant, appréhender les attaques de la radio-poubelle et de ses fans en ce qui a trait à l’écologie. En 2012, des criss de caves essayaient parfois de passer en char à travers les manifs. Plus tard, d’autres morons coupaient volontairement les autobus pour protester contre les voies réservées, une initiative pensée par les radios de Québec. Imaginez quand nous menacerons sérieusement le pouvoir extractiviste et pollueur, quand nous ferons vraiment chier les capitalistes dans leurs culottes.

Lorsque le peuple sera écoeuré de mourir et voudra saisir ses moyens de production et d’existence, Radio X sera là pour inciter du monde à nous rouler dessus. Les commentaires violents d’aujourd’hui pourraient devenir les attaques anti-communistes de demain. Après ça, les caves qui viennent commenter sous nos photos demandent pourquoi on brouille nos faces.

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