Aujourd'hui, je voulais écrire l'article Zoologie Queer 3 de 4, mais j'ai été happé par le paraphrasage-traduction d'un article de Ladelle McWhorter qui adresse des questions très importantes et qui met en contexte certains aspects du darwinisme qui nous seront fort utiles. Voyons-le comme un à-côté et nous poursuivrons ladite série d'articles sous peu avec une analyse du « paradoxe darwinien » de l'homosexualité animale.

 

Saviez-vous que le concept d'espèce a une histoire particulièrement terrible? Ladelle McWhorter approfondit la question dans Enemy of the Species, un texte provenant du livre Queer Ecologies. L'ensemble du présent article n'est qu'une tentative de rendre accessibles les informations et réflexions contenues dans cet écrit.

Entre 1749 et 1788, le comte de Buffon tente de synthétiser tout le savoir des sciences de la nature dans les 36 volumes de son Histoire naturelle, générale et particulière. Bien qu'il rejette la méthode de classification des espèces, croyant plus juste de souligner les nombreuses et légères variations non seulement entre les espèces, mais aussi entre les individus, Buffon en vient quand même à donner une définition du terme espèce qui restera. Ses propres observations l'amèneront à décrire une espèce comme un groupe d'individu pouvant produire une progéniture fertile. Cette définition, détaillée et agrémentée ultérieurement du savoir de la génétique, est celle qui est encore enseignée aujourd'hui. McWhorter nous indique pourtant que le terme et sa définition ont toujours été controversées et continuent de l'être.

Dans les années 1830-40, l'opposition à l'esclavage aux États-Unis se répand dans différentes couches de la société. Les arguments bibliques et économiques ne semblent plus avoir le poids nécessaire pour défendre cette institution. Des scientifiques se lancent alors dans la mêlée pour apporter un poids théorique et rationnel, « scientifique », à tout cela. L'argument sur lequel ils s'appuient est le suivant : les caucasiens, les autochtones et les africains noirs ne sont tout simplement pas de la même espèce (et ainsi n'ont évidemment pas à avoir les mêmes droits). On nomme cette idée polygénisme. La validité de cet argument repose en grande partie sur la définition qu'on donne au terme espèce.

L'un des plus grands défenseurs du polygénisme, Joshua Nott, soutiendra parfois que les espèces sont simplement des groupes d'êtres vivants qui se distinguent par leurs traits morphologiques. Il s'appuiera alors sur le prestigieux travail de l'anatomiste de renommée mondiale Samuel G. Morton qui a beaucoup étudié les différences crâniennes entre les africains noirs et les caucasiens, pour déterminer qu'ils appartiennent à des espèces différentes. Il ira jusqu'à conclure qu'ils « ne descendent pas de la même souche originelle ». Un naturaliste nommé Bachman, soutenant au contraire l'idée d'un monogénisme (que toute l'humanité forme une seule espèce), lui répondra par une longue définition qui inclura, quant à elle, l'idée avancée un siècle plus tôt par Buffon voulant qu'une espèce se définit par la capacité de ses membres à donner une progéniture fertile. Notons qu'à cette époque aux États-Unis vivaient de nombreux individus ayant des parents avec différentes couleurs de peau. Qu'à cela ne tienne, en 1843, Joshua Nott détaillera de long en large comment ses propres expériences de médecin (pour les riches maîtres et leurs esclaves) le mènera à « constater » que ce qu'il appellera les « mûlatres » sont moins en santé, vivent moins longtemps et sont moins fertiles que leurs parents, particulièrement les femmes, et qu'après trois ou quatre générations, la descendance est complètement infertile.

Évidemment, c'est faux. Mais il a été cru.

Morton, qui n'avait pas encore choisi de camp dans ce débat, félicitera Nott pour son travail et prendra son parti. C'est ainsi qu'entre 1846 et 1850, la plupart des plus grands scientifiques des États-Unis convergeront pour épouser le polygénisme. Nott, Morton et quelques autres hommes formeront ce qui est maintenant connu sous le nom de l'American School of Anthropology (l'école américaine d'anthropologie). Ils publieront ensemble l'influent ouvrage Types of Mankind en 1854 et celui-ci sera constamment cité pour défendre l'esclavage et la ségrégation raciale durant le reste du 19e siècle.

Dans cette situation, la définition du concept d'espèce a été quelque peu détournée et les observations du docteur Nott sont clairement peu scientifiques. Toutefois, McWhorter considère qu'on aurait tort de penser que ce concept était auparavant apolitique et qu'il a été transformé pour servir contre les populations noires et autochtones. Elle écrit : « Le concept d'espèce a pu être façonné pour servir oppressivement à séparer les blancs des noirs parce qu'il était déjà – comme l'admet le nominaliste Buffon – un outil servant à marquer des séparations dans les continuités hétérogènes de la nature ». Utilisé rigidement, il nie positivement l'enchevêtrement relationnel des organismes vivants formant notre réalité. Buffon, tout comme Darwin d'ailleurs, lui trouvait un sens pratique, mais pas d'application réelle.

Parlant du loup... 5 ans plus tard, Darwin publie L'origine des espèces.

Cette publication rouvrira le débat sur le polygénisme de par sa conceptualisation de l'évolution qui souligne à grands traits les liens et proximités entre les différentes espèces issues, au final, des mêmes ancêtres. Ce sont cependant d'autres aspects de cette théorie qui retiendront le plus l'attention, particulièrement le fonctionnement de l'évolution par sélection naturelle. Les logiques constituant ce dernier concept auront tôt fait d'être reprises pour renforcer l'esprit ségrégationniste, les discours sur la pureté de la race et les dispositifs de contrôle social. Rapidement, en effet, la civilisation et la technologie seront vus comme l'apogée de l'évolution et les différents peuples du monde n'ayant pas « atteint » le même « stade » de développement seront vus comme moins avancés dans l'évolution. De même, on considérera qu'à l'intérieur d'une espèce évoluée naîtront nécessairement des êtres mésadaptés que la sélection naturelle se chargerait normalement d'éliminer. Des craintes se mettront donc à affluer au début du 20e siècle chez l'élite caucasienne : et si l'état actuel de la civilisation contrecarrait ce processus de sélection naturelle et ralentissait, voire faisait stagner complétement l'évolution? Plusieurs théoriciens, comme Madison Grant, entre autres fondateur du zoo du Bronx et grand conservationniste, iront jusqu'à militer pour un contrôle étatique des capacités reproductives des criminels, des malades, des foufolles, des homosexuelles, des sans-abris, ainsi que des juifs, des noires et des autochtones.

En 1917, considérant l'immigration comme une forme de promiscuité sexuelle, Grant et d'autres influents intellectuels s'allièrent avec des groupes comme la Ligue pour la Restriction de l'Immigration, l'American Breeder's Association (qui deviendra l'American Genetics Association) et une autre association avec un nom trop long qui deviendra l'American Psychiatric Association pour faire passer une grande loi restreignant l'immigration comme jamais aux États-Unis. Les horreurs commises ces années-là sont incalculables et sans nom. Des tests de QI pour débusquer les « imbéciles », puis la catégorisation de toutes les femmes tombant enceinte hors-mariage, ou des gens ne respectant pas les normes genrées, comme « moralement imbéciles » et leur institutionnalisation subséquente. Des centaines de milliers de personnes sont enfermées dans une tentative de prévenir ce qui était vu comme une menace à la sélection naturelle et à l'évolution de l'espèce humaine.

Mais ce n'était pas suffisant et on recourut alors à la stérilisation forcée. Débutant dès la fin du 19e siècle, celle-ci fût officiellement endossée par la Cour Suprême des États-Unis en 1927. Voici comment s'exprime le juge en chef Oliver Wendell Holmes sur la question :

« Nous avons vu plus d'une fois que le bien commun nécessitait parfois le sacrifice de nos meilleurs citoyens. Il serait étrange s'il ne nécessitait pas parfois de ceux qui sapent déjà la force de l'État ce moindre sacrifice, souvent même pas ressenti comme tel par ceux concernés, dans le but de nous empêcher d'être submergés par l'incompétence. Il est mieux pour tout le monde si au lieu d'attendre d'avoir à exécuter une progéniture dégénérée à cause de ses crimes, ou de la laisser mourir de par son imbécillité, la société peut empêcher ceux qui sont manifestement mésadaptés de continuer leur lignée. »

En 1972, on comptait plus de 65000 personnes ayant été stérilisées sans leur consentement aux États-Unis (et la situation s'est poursuivie dans les années 70 et après, en particulier pour les femmes latinas, plus d'infos ici, tout comme elle s'est poursuivie au Canada contre les femmes autochtones, plus d'infos ici). Les nazis ont beaucoup appris des eugénistes américains, particulièrement à propos des stérilisations forcées. Ils ont même basé leur loi sur la stérilisation involontaire de 1934 sur le modèle de loi écrite par le biologiste américain Harry Laughlin en 1922 et adoptée dans 30 États américains. Notons qu'au Canada, des lois basées sur le même modèle furent passées en Alberta et en Colombie-Britannique.

L'eugénisme continua à prendre de l'ampleur aux États-Unis, puis perdit sa légitimité sociale quand les atrocités de l'extermination nazie furent connues. Ladelle McWhorter insiste toutefois sur le fait que les partisans de l'eugénisme sont toujours bien installés dans la discipline de la génétique. Vous ne serez peut-être pas étonnées de savoir qu'un de leur cheval de bataille est... la définition du terme espèce!

Ernst Mayr, acclamé à sa mort comme « le plus éminent biologiste de l'évolution du 20e siècle », a défendu jusqu'à la fin de sa vie en 2005 que les espèces étaient « des groupes naturels de populations capables d'accouplement et qui sont reproductivement isolés des autres groupes ». Bref, une espèce est une population partageant un bassin génétique. Rien de terrible non? Attendez que Mayr se mette à parler de spéciation et de comment pour devenir une « bonne espèce », un bassin génétique doit ériger des barrages pour se protéger des courants génétiques étrangers. De comment une espèce se définit même par sa capacité à mettre en place des « mécanismes d'isolement reproductif ».

Mais cette conceptualisation est contestée et bien d'autres définitions d'espèce existent aujourd'hui. La capacité reproductive de ses membres tient toujours une place centrale, mais généralement d'une perspective plus positive, par exemple celle de Paterson qui écrit : une espèce est « la plus inclusive population d'organismes biparentaux individuels qui partagent un système de fertilisation commun ». Le système de fertilisation est ici présenté comme un outil favorisant la reproduction, à l'inverse des mécanismes d'isolement reproductif qui l'inhibe. Les choses se corsent quand Paterson détaille ce qu'il entend par système de fertilisation et les différentes « adaptations » qui le constituent, même pour de simples eucaryotes, incluant les systèmes de signaux permettant de localiser des partenaires de copulation approprié-es. Et évidemment, par approprié-es, il veut dire de sexe opposé. Nous voilà ainsi toujours dans une conception de l'évolution qui considère l'homosexualité comme une erreur, ou une mésadaptation.

Comment pourrait-il en être autrement! La reproduction est le moteur central de l'évolution et les organismes qui n'y participent pas ne participent donc pas non plus, voire nuisent, à l'évolution. Logique implacable que nous nous chargerons de décortiquer dans le prochain article.

En attendant, laissons les informations contenues dans cet article décanter un peu. Toute la violence du racisme contenu dans l'histoire de sciences telles que l'anthropologie et la biologie. La force avec laquelle une certaine conceptualisation du monde visibilise et invisibilise certaines parties de la complexité grouillante du réel, rendant possibles certains rapports à ce monde et en inhibant d'autres. Tout le bagage du terme « espèce », que cet article a au final à peine effleuré. Laissons tout cela décanter, oui, et rappelons-nous qu'un jour les horreurs de cette civilisation prendront fin et que nous vivrons.