Contribution anonyme

 

Le véganisme n’est pas un lifestyle bourgeois

 

Oui, le véganisme est souvent blanc et bourgeois, et beaucoup de groupes et de militant-es animalistes ou antispécistes adoptent des discours et des comportements sexistes, racistes, colonialistes et grossophobes. Il faut le dénoncer, et pour peu qu’on porte attention, on se rend compte que beaucoup le font chaque fois que l’occasion se présente.

 

Un régime 100% végétal n'est évidemment pas accessible à tout le monde, en tout temps. Fuck ceulles qui pensent que tout le monde peut être végétalien-ne. Fuck les Blanch-es qui donnent des leçons aux communautés autochtones qui pratiquent la chasse et de la pêche. Fuck celles et ceux pour qui le véganisme est déconnecté du social et du politique et consiste en une quête de pureté.

 

Parce que le véganisme (et l’antispécisme), c’est pas ça. C’est faire son possible, faire au mieux pour ne pas utiliser, traiter, considérer les autres animaux comme des êtres inférieurs dont le corps et les sécrétions nous appartiendraient, dont l’individualité et la vie ne compteraient pas; c’est agir pour casser ce rapport marchand – autant psychique que matériel – à l’autre.

 

Oui, le mouvement contre l’exploitation des animaux a de nombreux problèmes, mais ça n’a pas de sens d'essentialiser le véganisme ou l'antispécisme comme étant en soi blancs, bourgeois ou sexistes. C’est le propre de tout mouvement qui prend de l’ampleur que de regrouper toutes sortes de monde et de tendances, et ce n’est pas le premier mouvement qui se retrouve parasité par un courant libéral et récupéré par le capitalisme. Est-ce qu’on aurait l’idée d’affirmer, par exemple, que le racisme de certaines féministes invalide le féminisme en général comme grille d’analyse et comme lutte de libération? Ces problèmes doivent être reconnus et combattus, mais il n’est pas question d’envoyer aux poubelles une lutte ou une grille d’analyse au complet à cause des dérives de certain-es, même s’il est nécessaire de rester critique face à ce qui peut être teinté par une vision coloniale, androcentrique, raciste, etc.

 

C’est la même chose avec l'antispécisme : les dérives de certain-es de ses militant-es doivent être nommées, dénoncées et combattues, mais elles ne constituent pas des arguments valables pour invalider la pensée ou l’action antispéciste. Les animaux non humains ne sont pas moins exploités par un système capitaliste non moins cruel et destructeur. Un contre-discours aux niaiseries sexistes et racistes de PETA et consorts existe déjà, produit par des militant-es qui sont non seulement antispécistes, mais s’identifient aussi, ou d’abord, comme féministes et antiracistes1. Des militant-es pour qui l’antispécisme n’est pas une idée ou une lutte de plus à laquelle iels adhèrent, mais une part consubstantielle de leur antiracisme et/ou de leur féminisme. Allez lire ou écouter Syl et Aph Ko, Christopher-Sebastian McJetters, Sunaura Taylor, A. Breeze Harper, Carol J. Adams, Dalila Awada, Lauren Ornelas, Margaret Robinson, Black Vegans Rock ou Food Empowerment Project : vous verrez qu’un grand nombre de discours antispécistes puissants et pertinents sont produits par des activistes queer, racisées, féministes, autochtones. Éluder la voix, le travail, l’existence même de militant-es racisé-es (et antiracistes) au nom de l’antiracisme, voilà en fait une illustration de la perversité des mécanismes d’invisibilisation présents jusque dans les milieux de gauche radicale. Le lifestyle vegan bourgeois ne devrait pas être un prétexte pour ignorer l’existence du black veganism2.

 

Le véganisme est un acte politique

 

On le sait, qu’il y a pas de consommation éthique dans le capitalisme. Ça adonne bien, l’antispécisme et le véganisme ne sont pas juste des affaires de consommation. Pas plus que le fait d’éviter l’achat de jouets genrés, l’achat dans des commerces aux pratiques antisyndicales ou l’achat de produits israéliens ne réduisent le féminisme, la lutte pour les droits des travailleur-ses ou la lutte palestinienne à des choix de consommation. C’est juste qu’à un moment donné, tsé, c’est dur de dire que tu t’opposes à l’objectivation des autres animaux en mangeant des ailes de poulet.

 

Bref, c’est d’abord une position et une action politiques : nous n’acceptons pas de jouir sans nécessité de la confiscation de l’autonomie corporelle et de la vie d’autrui, nous refusons de maintenir ce rapport absolument malsain et destructeur, autant pour nous, humains, que pour les animaux et les écosystèmes en général, entre humain et animal. Ou, pourrait-on aussi bien dire, entre « civilisé » et « barbare », entre dominant-e et subordonné-e. De toute façon, cette justification de l’impossibilité d’une consommation éthique dans le capitalisme camoufle bien mal une pensée spéciste : la consommation d’animaux non humains peut continuer (parce qu’au fond ce n’est pas grave), mais ce même argument mobilisé par des personnes de gauche ne le serait pas pour justifier d’acheter les services d’un assassin, ou pour acheter des billets pour aller voir un-e artiste faire un concert en territoire palestinien occupé. Même dans le capitalisme, il y a des choses qui ne sont pas justifiables. Le fait d’instrumentaliser la lutte anticapitaliste pour justifier son rejet du véganisme ou de l’antispécisme témoigne en outre d’une incompréhension de l’interconnexion entre les différents systèmes qui organisent le monde : le capitalisme, le colonialisme, le racisme, l’hétéropatriarcat et le spécisme ne se déploient pas en silos, mais se renforcent les uns les autres.

 

En fait, ces accusations constituent surtout une mauvaise excuse pour continuer à ne pas se remettre en question, à ne pas chercher à s’informer de bonne foi, parce que t’aimes donc ça le fromage, pis qu’il y a des choses plus importantes que ça quand même, parce que le monde vraiment vulnérables ont d’autres choses à penser qu’aux animaux. C’est important pis c’est cool de tout critiquer, de tout remettre en question, surtout quand ça a pas trop de répercussions sur ta vie, mais faut pas pousser, c’est ben trop bon du bacon lol.

 

Comme l’a dit Angela Davis en 2015 : I am sometimes really disappointed that many of us can assume that we are these radical activists but we don’t know how to reflect on the food that we put in our own bodies. We don’t realize the extent to which we are implicated in the whole process of capitalism by participating uncritically in the food politics offered us by the great corporations. I usually don’t mention that I’m vegan, but that has evolved. I think it is a right moment to talk about it, because it is, I think, a part of a revolutionary perspective. How can we, not only discover more compassionate relations with human beings, but how can we develop compassionate relations with the other creatures with whom we share this planet ? And that would mean challenging the whole capitalist industrial form of food production.3

 

C’est aussi une autre façon d’invisibiliser l’histoire et les réalités quotidiennes de communautés vulnérables et le travail que font nombre de militant-es. Aujourd’hui comme hier, par exemple, les afro-américain-es sont plus susceptibles d’adopter une alimentation végétale que les blanc-hes4. Bien que plusieurs communautés aient eu historiquement une alimentation contenant beaucoup de viande, c’est dans beaucoup de cas la colonisation qui, dans les « Amériques » comme en Afrique, a mené à une carnisation de l’alimentation, et aujourd’hui, de nombreux collectifs et activistes travaillent à faire mieux connaître et à célébrer les modes d’alimentation historiques ou traditionnels de différentes communautés5,6. Notons aussi que les chiffres états-uniens montrent que les personnes aux revenus modestes sont aujourd’hui beaucoup plus susceptibles d’avoir une alimentation végétalienne que les personnes plus aisées7. Des éléments à considérer, avant d’invoquer les réalités de communautés marginalisées pour justifier son indifférence vis-à-vis du spécisme.

 

Le véganisme expose vos privilèges

 

Beaucoup de gens, même dans des milieux radicaux, se mettent rapidement sur la défensive quand il est question de véganisme ou d’antispécisme. Iels affirment que l'alimentation constitue un choix personnel, reprochent aux véganes ou aux antispécistes de vouloir « imposer » leur mode de vie ou leurs idées, ou d’être guidé-es par une morale, chose ô combien religieuse et ridicule. On en entend même dire ne pas avoir de problème avec le véganisme (iels ont même des ami-es véganes et aiment le tofu général Tao), du moment que les véganes ne tentent pas de convaincre les autres, qu’iels s’adaptent quand iels sont en visite. Bref, du moment que le véganisme reste cantonné à la sphère privée et ne devienne pas une question politique.

 

Est-ce qu’on reprocherait à des militant-es antiracistes ou anticapacitistes par exemple, de vouloir « imposer » leurs valeurs, de parler tout le temps de leurs idées? C’est en agissant publiquement que celles-ci prennent un sens, deviennent politiques, en allant déranger le confort psychique et matériel de ceux et celles qui profitent d’une injustice qu’iels ne voient même pas. C’est parfait que vous vous sentiez inconfortables quand vous entendez parler d’antispécisme, comme à Noël vos mononcles se sentent inconfortables quand vous parlez de vos idées. L’étape d’après devrait être de (vous) poser des questions, de vous informer, et non tenter de camoufler votre malaise par la moquerie, des attaques plus ou moins personnelles ou des affirmations inspirées d’une perception fantasmée d’une lutte que vous n’avez jamais fait l’effort de comprendre.

 

Même en étant ben rad, on a peu de recul sur les dynamiques de domination dont on jouit, et on arrive difficilement à voir nos privilèges avant qu’on ne nous les mette sous le nez. Depuis la petite enfance, on a intériorisé et à peu près jamais remis en question le suprémacisme humain, qui structure nos sociétés au même titre que les autres systèmes oppressifs. C’est normal, en tant que dominant-es, de ne pas savoir d’emblée identifier sa violence, ou de considérer que celle-ci est légitime, normale ou nécessaire, que ceux et celles qui en font les frais sont négligeables. On peut être ignorant-e ou désinformé-e, manipulé-e, on peut être mû-e par un intérêt de classe, etc. Mais c’est décevant que des camarades de gauche radicale, qui résistent aux différents systèmes de domination et les subvertissent comme iels peuvent, fassent le choix de fermer les yeux sur une oppression dont iels jouissent.

 

Non, le fait pour une personne d’adhérer à des thèses antispécistes ou de devenir végane ne va pas faire s’effondrer le système spéciste, mais le fait d’être individuellement féministe ne va pas détruire le patriarcat non plus. On devrait voir cet état de fait comme une raison pour politiser nos gestes et tenter d’influencer notre entourage, comme une source de motivation pour organiser des actions collectives, etc. et non pas comme une raison de ne pas être ou devenir végane ou féministe.

 

On ne s’attend pas à ce que tout le monde devienne végane demain, mais on aimerait ça, pour commencer, que le spécisme soit pris au sérieux par tout le monde dans nos milieux, que notre véganisme ne soit plus jamais vu comme un caprice ou un choix personnel, mais comme ce qu’il est : un acte politique au potentiel révolutionnaire, pour reprendre les mots d’Angela Davis.

 

 

 

 

1  Par exemple, ce dossier très complet sur les problèmes posés par les comparaisons entre condition animale et esclavage, sur le site T-Punch insurrectionnel : https://web.archive.org/web/20170915050735/https://tpunchintersectionnel.wordpress.com/2015/10/21/dossier-de-la-comparaison-entre-elevage-et-esclavage/

2  Ko, Syl, « Qu’est-ce que le black veganism? », L’Amorce, 12 juillet 2019 : https://lamorce.co/quest-ce-que-le-black-veganism/

3  « Angela David Connects Human and Animal Liberation », Counterpunch, 24 juin 2014 : https://www.counterpunch.org/2014/01/24/vegan-angela-davis-connects-human-and-animal-liberation/

4  Reiley, Laura. « The fastest-growing vegan demographic is african-americans. Wu-Tang Clan and other hip-hop acts paved the way », Washington Post, 24 janvier 2020 : https://www.washingtonpost.com/business/2020/01/24/fastest-growing-vegan-demographic-is-african-americans-wu-tang-clan-other-hip-hop-acts-paved-way/

5  « Colonization, Food, and the Practice of Eating », Food Empowerment Project : https://foodispower.org/our-food-choices/colonization-food-and-the-practice-of-eating/

6  Deconto, Jesse James. « Baltimore is at the Vanguard of a National Black Vegan Movement », Civil Eats, 5 novembre 2019 : https://civileats.com/2019/11/05/baltimore-is-at-the-vanguard-of-a-national-black-vegan-movement/

7  Reiley, Laura. Ibid.