Dossier thématique: Propriété privée et économie du don

Je me suis demandé comment introduire ces idées que j’avais, parce que je me demande de quel droit je me permets de faire ce qui pourrait facilement ressembler à un remake d’une ethnologie à la Malinowski. Pour éviter ça, je suivrai une certaine curiosité qui découle de la nouveauté de tout ce qui m’entoure ici, dans ce dortoir, à Hà Nội, en me basant sur des moments avec des ami-es. Peut-être que ça prend une incursion dans un autre monde pour s’arrêter un moment sur l’ordinaire. Je me demande, comment est-ce que donner peut déstabiliser le caractère aliéné de l’objet? Comment les cadeaux peuvent faire naître des articulations productives, des connexions fructueuses, nous (r)attacher?

 

Lier

« Habiter, ne désigne pas le fait trivial d’avoir domicile quelque part – un appartement, une chambre, une cabane, quoi que ce soit –, mais c’est le verbe qui indique la condition, c’est-à-dire le comment nous sommes au monde, le rapport à soi et au monde en tant qu’élaboration d’une forme de vie. C’est l’usage que nous faisons des choses, et celui que les choses font de nous, qui décide en grande partie de cet habiter »

Marcelo Tari (Il n’y a pas de révolution malheureuse)

« Les techniques politiques du capitalisme consistent d’abord à briser les attaches où un groupe trouve les moyens de produire d’un même mouvement les conditions de sa subsistance et celles de son existence. A séparer les communautés humaines des choses innombrables, pierres et métaux, plantes, arbres aux mille usages, dieux, djinns, animaux sauvages ou apprivoisés, médecines et substances psycho-actives, amulettes, machines, et tous les autres êtres en relation avec lesquels les groupes humains constituent des mondes »

Anna L. Tsing (Le champignon de la fin du monde)

Pour Anna Tsing, le capitalisme a toujours besoin d’un dehors à accumuler et à aliéner. Dans son livre sur les champignons matsusakes et la fin du monde (2017), elle écrit que le capitalisme intègre et ingère sans cesse des éléments qui lui sont extérieurs, les arrachant à leur monde pour les traduire en une forme qui lui soit compréhensible, absorbable, que c’est une traduction qui rend possible l’accumulation de capital. Une traduction qui laisse à côté ce qui ne sera pas digéré. Elle écrit que « l’aliénation est cette forme de dés-enchevêtrement que requiert la constitution de capitaux. Les marchandises capitalistes sont extraites de leur monde pour servir ensuite d’éléments probants à de futurs investissements » (Tsing, Le champignon de la fin du monde). Elle propose ensuite que malgré ce processus d’aliénation qui s’étend sans cesse dans le dehors (c’est-à-dire ce qui n’est pas encore dévoré), des spores de matsusakes germent et s’installent dans des forêts déforestées, dans les paysages « dénaturés » par la modernité, dans le dedans (dans l’appareil digestif du monstre?). Elle cherche dans les traces des champignons qui survivent à la dévastation des forêts, les relations, les (r)attachements et les processus de symbiogénèse qui naissent dans les traductions, dans la modernité.

*

Le Konmari, la méthode de rangement de Marie Kondo, est une méthode de rangement inspiré par le shinto - un ensemble de croyances japonaises, issues du bouddhisme chinois, qui affirme le caractère sacré de la nature (le tout) ainsi que la présence de kamis (des esprits ou divinités qui habitent des lieux et des paysages, des phénomènes et dans des éléments naturels). Kondo développe sa méthode de rangement dans des livres et une série télévisée au Japon, puis en propose une version destinée au public américain et diffusée sur la plateforme de streaming Netflix. C’est cette utilisation de fragments de pratiques et de croyance et leur mise en marché sous la forme de livres, conférences, série-télé, accessoires de rangements, de produits exotiques qui fait effectivement du konmari une marchandise. Mais cette méthode peut aussi se lire, du moins en partie, comme proposition pour un autre rapport aux objets que celui de la modernité capitaliste. “Does it spark joy?” c’est le motto de Kondo. Comment départager les objets dont nous voulons nous défaire de ceux qui restent? Elle suggère aux participants de serrer, toucher, de sentir l’objet, pour voir quels sont les attachements qu’illes y trouvent, les attachements qui s’y trouvent. Et puis, Marie Kondo apprend à ses client-es étonné-es à remercier les objets avant de s’en défaire. Qu’il y ait des kamis tout autour me semble une bonne raison pour faire attention au monde. Les remercier pour ce qu’ils nous amènent, et pour le travail et les ressources qui rendent possible leur existence – prendre conscience de leur imbrication dans le monde, même dans le contexte de l’arrachement/désenchevêtrement/aliénation qui fait la marchandise. Les objets ne font pas qu’apparaître, mais émergent et se font, font et sont faits. 

*

Tomoki, pendant le souper, m’explique que ses remerciements qui précèdent le repas expriment sa gratitude aux éléments qui constituent l’assiette, et au travail de celleux qui ont rendu possible le repas. 

*

Pendant le Tết, nous, les enfants, faisons le tour des adultes, parents, grand-parents, oncles, tantes, etc., pour offrir des vœux de bonne année et pour recevoir des lì xì – des enveloppes rouges avec de l’argent chanceux dedans, qu’on ouvre plus tard. L’argent est un cadeau étrange, d’un autre genre. Pourtant, dans leur petite enveloppe, les billets reçus pour la nouvelle année sont comme ré-enchantés. 

*

J’aimerais penser aux objets comme à des choses qui nous (re)lient. 

 

Traduire

(voir le petit lexique à la fin du texte)

La question de la traduction est toujours celle de ce qui reste intraduisible, de l’incompréhensible ou de l’inexplicable. C’est dans cette optique que j’ai envie d’écrire la traduction de ces fragments qu’on me donne sur le quà. Incomplète ou injuste, traduite par ma compréhension partielle du langage et du contexte, ce qui reste me lance sur la piste de façons de prêter attention aux mondes, comme Marie Kondo ses remerciements et les kamis, comme Anna Tsing et ses champignons. Et ensuite, parce que les idées sur l’assemblage ou l’enchevêtrement que cette traduction permettent la rendent intéressante: nous arrêter à des choses ordinaire (les cadeaux) et y voir du commun déjà-là et des pistes de fuites pour s’enfuir ensemble.

*

Dans une séance de mon cours du mercredi matin, on s’arrête sur différents mots, en comparant leur usage dans des courts textes écrits en occident, à leur conceptualisation ordinaire ici (à Hà Nội). On s’arrête sur le quà tặng, quà pour cadeau/don/offrande, tặng pour donner, offrir. On a cinq minutes pour parler avec nos voisins de table. Hương m’explique ce qu’elle comprend comme le B-A-BA du quà. Elle me dit qu’il y en a deux sortes : un bon, un mauvais. Elle exemplifie le mauvais quà par un cadeau qui nous sert à nous, comme de donner à son boss pour avoir une promotion, et le bon, comme quelque chose qui vise à faire plaisir à l’autre, qui s’insère dans le cadre d’une relation de réciprocité. 

Toutes les deux nous avons un peu de misère à se parler avec nuances à cause que l’anglais est notre langue seconde, mais j’ai l’impression que la limite de notre vocabulaire donne des idées. De ce qu’elle m’a dit, plutôt que de pour soi, ou pour l’autre, j’ai retenu bon et mauvais. J’ai pensée à une amie qui déteste les cadeaux:  plus précisément les cadeaux obligatoires, comme ceux de Noël ou d’anniversaire, les cadeaux qui plaisent à cause de leur prix. Les cadeaux obligés. Si on se permet de penser les cadeaux en différentes catégories – qui peuvent se superposer – ça nous permet de laisser de la place. Ne pas limiter notre approche du cadeau ou de l’objet à : « c’est une marchandise », ou « je n’aime pas les cadeaux » leur donne la possibilité d’être réinscrits, réattachés dans des relations.

*

J’écris un e-mail à mon ông ngoại pour lui demander d’expliciter ce truc qu’on a vu mercredi matin, de m’écrire à quoi ça lui fait penser quand on parle de quà. Il insiste sur ceci : le plus important étant la manière de donner, plutôt que ce qui est donné. La valeur est liée aux relations que les quà permettent d’établir et dans lesquelles ils s’inscrivent. La manière de donner émerge et se comprend dans le contexte plus large de comment on fait des relations ici. J’ai eu l’impression que ce contexte relationnel s’illustre entre autres dans l’usage des pronoms personnels utilisés dans la langue vietnamienne (tiếng việt). Premièrement, on se réfère à notre propre famille pour situer les gens dans les différents pronoms. Les femmes qui pourraient être ma grande sœur je les appelle chị, celles qui pourraient être ma grand-mère, .

Le « je » et le « tu » changent en suivant la position sociale, l’âge et le genre de la personne à qui je m’adresse. J’utilise un mot différent pour dire « moi » en fonction de mon interlocuteur-trice. Il y a donc une localisation du « moi » et du « toi » dans les phrases. Aussi l’usage de certains mots sont réservés à la personne plus vieille/haute que soi, tout comme la façon de parler (le ton, l’ajout de marqueurs de politesse), ou de ne pas parler. Par exemple [ma tante] n’a pas l’obligation à répondre à mon « au revoir » ou mon « merci ». D’une façon semblable, la façon de donner prend différentes formes selon le contexte – le nouvel an lunaire (Tết), un mariage –, et selon qui donne à qui – un grand-parent donne à un enfant, un élève à son enseignant-e, si l’on offre de l’argent papier aux ancêtres ou si on se donne un petit quelque chose entre ami-es. 

ông ngoại écrit sur les différents quà :

cho quà : le don (du haut vers le bas dans un rapport hiérarchique)
chia quà : le partage (entre amiEs/famille)
tặng quà : le cadeau 
trao đỗi quà  – Bach xáp đi bánh qui lợi (un échange ou donnant/donnant)
trã quà : retour d’ascenseur

ma grand-mère ajoute :

La dernière ligne est pour souligner que l’idée de donner au suivant n’existe pas traditionnellement au Vietnam. L’avant-dernière dit qu’il ne faut pas déballer le cadeau devant le donateur. La ligne d’avant, que la façon de donner est plus importante que le cadeau. Et l’autre avant, qu’il faut refuser trois fois avant d’accepter.

*

Hier, lorsque je me suis assise pour dîner à un stand de nouilles, une femme engage la conversation avec moi. Elle me dit qu’elle travaille juste à côté, qu’elle a deux garçons. On se parle avec curiosité toutes les deux, en vietnamien et en anglais. Parfois, les gens assis autour commentent. À un moment donné, elle me demande si je suis allée dans les montagnes au Nord. Pas encore. Elle vient de là et sa famille y vit. Elle détache de son sac un lucky charm, une carpe koï en satin rouge, des perles, brodée. Elle dit : j’aimerais te donner ça, en me présentant l’amulette. Ça vient du Nord, je l’ai acheté pendant les vacances du Tết, en visitant ma famille. J’aimerais te l’offrir, c’est… pour la chance. Et elle me la tend. Plus tard, je repense à ce moment et à la séquence de la manière de donner. Je me rappelle que ma de viêtnamien et mon Ông ngoại suivent presque la même. D’ailleurs, illes partagent dans leur rapport à moi – comme enfant ou comme étudiante – une posture semblable qui, je sens, explique leur manière de me donner. 

*

Les cadeaux qu’on reçoit peuvent se doubler de quelque chose qui serait resté absent du même objet qu’on se serait acheté nous-même. Par exemple, l’argent reçu qu’on aimerait utiliser pour un projet spécial. Ce qui peut nous faire garder dans un coin un cadeau qui ne nous plaît pas. L’attention et l’intention que portent ce qu’on donne et reçoit module l’usage qu’on en fait, ou peut-être déborde de la question de leur usage.

*

J’ai été surprise, dans ma première semaine en dortoir à l’Université nationale de Hà Nội, par des petits objets et autres trucs à manger que je retrouvais presque tous les jours sur mon bureau. À chaque fois qu’une des colocs achetait à manger, elle le séparait pour toute la chambre. Parfois avec un post-it et un mot. Des attentions qui adoucissaient le décalage et mon sentiment d’étrangeté. 

Quand elles sont reparties à Taiwan et au Japon, elles avaient chacune deux valises. Une pour leurs trucs, et une autre pleine de cadeaux pour la famille et les amiEs. Le deuxième jour après mon arrivée, je les ai accompagnées au marché pour qu’elles achètent ce qu’elles voulaient ramener. C’était très compliqué parce qu’elles devaient s’assurer que tout le monde ait quelque chose, que personne ne se sente lésé. Je crois qu’on est restées 3h au moins dans la foule attirée par les rabais du nouvel an. On était toutes tannées pis fatiguées par ces cadeaux obligés. Elle m’ont dit que cette obligation de ramener des choses les embêtaient parce que la sélection de cadeaux était basée sur la peur d’être réprimandée. Je me demande comment s’est passée la distribution. 

*

Je crois que le cadeau est un exemple qui illustre bien cette idée d’un quelque chose ailleurs/avant l’objet marchandisé, puis marchandisé en partie, puis ré-insérable dans un monde, dans une relation. Parce que malgré ce qu’aimerait nous faire croire le monde de la marchandise, différents types de cadeaux persistent et nouent ensemble certaines de nos rencontres. Ils sont un exemple pour pouvoir penser ce qui est dedans et dehors à la fois.

Petit lexique

Quà – cadeau / don

Ông ngoại – grand-père du côté de ma mère

– tante. pronom que j’utilise pour les enseignantes, et pour les femmes de l’âge de ma tante (la sœur plus jeune de mon père), et parfois pour celles que les livres mettraient dans la case bác (soit tante de l’âge de la sœur aînée de mon père) pour être plus polie. On me dit que les femmes aiment parfois se faire rajeunir dans l’usage des pronoms.

Tết – nouvel an lunaire

Lì xì – petite enveloppe rouge avec de l’argent qui porte chance dedans, que les grands donnent aux petits pour la nouvelle année. Je sais que chez nous, on doit d’abord souhaiter les vœux de bonne année et de santé, afin d’en recevoir.

– grand-mère, ou femme de l’âge de ma grand-mère.

Chị – grande-sœur, ou femme de l’âge de ma grande sœur. Si je suis plus jeune qu’une fille que j’appellerais chị normalement et qui m’appellerais em (petite soeur/petit frère/enfant), mais qui se trouve à un moment à me servir (par exemple au resto), ça se peut que ce soit elle qui m’appelle chị, vu que je suis dans la position de la cliente pis c’est plus poli. Ça se peut alors qu’on s’appelle toutes les deux chị