Ces deux textes sont tirés d'un recueil publié au printemps dernier, qui faisait suite à une retraite d’une semaine en mixité choisie sans hommes cis au cours de l'été 2018.

Assemblages


Nous sommes arrivées hier soir. Il fait chaud, humide, les vestibules de la tente sont demeurés ouverts toute la nuit. Les chiens rôdent à proximité de la cuisine, ils cherchent à attraper des miettes de déjeuner. Un peu gênée, j’explore les étagères et les comptoirs, en quête de café.






La pluie tombe dru. Des poches d’eau se forment sur la bâche, il faut les vider fréquemment et surveiller le poteau-tronc d’arbre qui tient le tout. La pluie sur le plastique résonne fort, c’est difficile de s’entendre parler au travers du bruit.

Je suis surprise d’être intimidée à l’idée de prendre la parole quand mon tour arrivera. J’essaie de trouver quelle liste d’accomplissements militants ajouter à la suite de mon nom. Qu’est-ce qui m’amène ici? Pourquoi suis-je là? En mots à voix haute sous le bruit de l’orage, je ne sais pas le formuler. Il ne fallait pas manquer cette opportunité, voilà ce que je m’étais dit malgré les doutes – les craintes surtout. 











Je profite d’un temps de pause pour aller à la tente. Je n’ai besoin de rien, seulement d’un endroit pour me réfugier, me cacher un moment – me donner l’espace de ne pas savoir quoi faire, loin des regards. Nous sommes beaucoup, c’est stimulant, mais demandant aussi.

Tout va bien, c’est ce que je t’écris, à toi qui n’y es pas. Tout va bien, mais il y a de ces moments où je ne sais pas où me mettre, je ne sais pas quoi faire. Tu me connais.







Bien que le soleil soit de retour, il fait étonnamment frais sous le couvert des arbres. Ça sent la forêt humide, une odeur de tourbe et de lichen qui se mélange à l’arôme des épices dans le plat qui mijote. Nous cuisinons le dîner en parlant des ateliers de l’après-midi, de la pluie prévue pour le lendemain, des bâches à installer. Je me sens bien, en confiance, comme si le fait d’appréhender l’espace de la cuisine me permettait de mieux saisir l’ensemble des lieux, de me trouver une place dans l’environnement et dans le groupe.










Sur la route vers Montréal, nous ne parlons pas de ce que nous venons de vivre. Il pleut beaucoup, les champs sont gris, miroitants. Les CD sautent à chaque relief de la chaussée. Nous échangeons des anecdotes d’adolescence, du vécu qu’on ne se raconte pas souvent.

Partir du campement aura été un peu difficile, je ne m’y attendais pas. J’ai envie d’en parler, de raconter, mais pas tout de suite. Il me faut laisser reposer les choses. Pour le moment, me viennent uniquement des phrases vides, c’était bien, nous étions beaucoup ; autant ne rien dire.










En parler à celles qui étaient présentes? Aux absentes, aux absents? Exprimer qu’en fait, ce ne sont pas les ateliers qui m’apportent le plus dans ces moments de partage, mais bien l’organisation collective, les tâches concrètes à effectuer ensemble. Réfléchir à savoir pourquoi apprivoiser le lieu de la cuisine me permet de prendre confiance pour aller au-devant des expériences et des gens – me sentir utile, en maîtrise de quelque chose que je peux partager.

Poser des bâches en groupe, aller chercher de l’eau, faire la vaisselle sont tout autant de moments consacrés à des tâches nécessaires au vivre ensemble, mais lors desquels la parole se délie, des liens se tissent. Des complicités qui, ensuite, transparaissent dans les ateliers réflexifs et, parfois, se poursuivent de retour dans nos quotidiens.








Et maintenant qu’on se croise dans les corridors, les rues, les partys? Ce n’est pas grand-chose, mais on se salue pour certaines, on se parle pour d’autres. Ce n’est presque rien, mais aujourd’hui je me suis exprimée sans craindre que ce soit inapproprié, avec une confiance nouvelle dans le fait que vous auriez envie d’écouter. J’ose croire en des solidarités – des amitiés – nouvelles.

 

 

 

Fragments sur le couple, l'Amour et la communauté // Fragments on the couple form Love & Community

 

Au-delà des critiques du mariage et de l’hétérosexualité comme institutions, on a eu envie de réfléchir aux façons dont le couple, monogame ou non, structure nos dynamiques collectives et interindividuelles. Il nous semble que nous questionnons peu les manières dont nos collectifs, nos solidarités politiques, nos amitiés, sont marquées par les relations de couples qui les composent et parfois les segmentent. C’est pourquoi nous avons eu envie de parler d’amour, d’amitié, de relations, pendant Maillages, pour y réfléchir ensemble, apprendre des expériences de chacun.e et développer une compréhension critique. It was cool that this conversation happened at all. So often in political spaces, we don’t talk about interpersonal relationships and how they are also parts of our political lives and values. We have these conversations with our close friends, but not necessarily in bigger groups. Though the conversation at Maillages focused on interpersonal relationships more broadly - from political friendships to couple relationships, we’re mostly going to write about the couple aspect of that conversation here.

Il nous semble en fait que nous sortons bien souvent les relations de couple de nos discussions politiques. Les couples passent souvent pour le fruit d’une préférence personnelle, un choix relevant de la vie privée. Alors qu’on dit former des amitiés politiques, on dit qu’on est d’abord et avant tout une communauté et que nos modes d’être ensemble relèvent du politique. Alors qu’on arrive à questionner les façons dont on se parle, à politiser les manières dont on fait l’amour, à intervenir auprès de nos ami.es en crise. Malgré tout ça, on rencontre toujours une certaine résistance quand on essaie de discuter de la façon dont les couples et les relations amoureuses agencent nos groupes. Oui, on peut en discuter quand il y a de la violence, ou quand la toxicité des rapports amoureux éclate d’une façon telle qu’on ne peut plus continuer à détourner le regard. Mais autrement, il y a un certain malaise. On se refuse à questionner collectivement ces choix jugés intimes.

On comprend la résistance et le malaise. Le couple peut être appréhendé de plein de manières. Le couple peut être un espace de soutien, de plaisir, un refuge. Le couple représente parfois le peu de confort qu’on arrive à trouver dans notre quotidien, la seule enclave que l’on connaisse dans un monde dépouillé de sens et d’intensité. Un schéma incrusté bien loin dans nos subjectivités, sans lequel on se voit mal affronter la laideur de tout ce qui nous entoure. Being in a couple is material too. It can be a way to share resources and have that sharing recognized by banks and states that, while we attempt to tear it all down, give us access to things we need. It can be the only way to get our blood families to recognize the relationships in our lives. It can be a way to get immigration status, visitation rights at hospitals and jails, or child custody rights, etc.

--------------------------------------------------------

We want to question the stories we have about love. Les couples sont bien souvent envisagés de façon sur-romantique et idéalisées, comme «s’il suffisait qu’on s’aime, s’il suffisait d’aimer», comme disait l’autre. Comme si l’amour était un sentiment pur, laissé intact par les rapports de pouvoir qui nous traversent de part en part. Comme si le choix de notre partenaire était uniquement orienté par l’Amour et non pas par toute une série de représentations dignes des pires animés de Walt Disney, qui laissent bien du monde en dehors de la potentialité d’être aimé. We want to question the Romance Myth and also think more widely about love, to learn how to talk about and feel love with the people we are not dating.

Les couples sont souvent pensés comme des bulles autonomes, qui existeraient en dehors de la toile de nos réseaux relationnels et du monde social en général. En parler collectivement constituerait donc une atteinte à la vie privée. Comme si le privé n’était finalement plus politique. Comme si l’Amour relevait d’un lieu sacré, une chasse gardée que les gens qui lui sont extérieurs ne peuvent comprendre ou questionner. De fait, le couple est performé dans une dynamique constante d’inclusion et d’exclusion, établissant une frontière stricte avec ce qui lui est extérieur. Le couple entérine alors une hiérarchie entre les relations amoureuses et amicales. Poser certaines limites dans nos relations reste cela dit indispensable. And we create interiors and exteriors in community too sometimes. Not just in couples. We try to find the edges of the community: are they an anarchist, are they a feminist, are they “in the scene”? But what would it be like if we tried to leave things more open, blurrier, tried to sit in the uncertainty?

--------------------------------------------------------

On a alors essayé de cerner ce que l’on est amené.e.s à chercher dans la forme du couple: l’engagement mutuel et explicite, le soutien quasi-inconditionnel, un accès pérenne à l’intimité, la sexualité, la possibilité de fonder une famille, une mise en commun de tâches et de ressources, un certain nombre de rituels et de codes, etc. Toutes ces choses qu’on ne nous a appris à partager qu’à l’intérieur du couple et toutes ces choses dont la collectivisation est nécessaire si on veut envisager des communautés politiques qui se perpétuent sur un temps long. On s’est donc posé la question à savoir de quelles façons il était envisageable de développer des relations d’engagement, de soutien, d’intimité, de façon durable, tout en dépassant la binarité amour/amitié. Sous la critique du couple, ce sont les questions de la communauté, du partage et de la solidarité qui sont soulevées. Comment arriver à mettre en commun les ressources et l’argent, le soin ou la parentalité sur d’autres modèles relationnels, plus inclusif? How can everyone have access to the affection and intimacy that humans need whether they are in a couple or not, whether they are seen as “conventionally attractive“ or not?

Et comment on envisage les cinq, dix ou vingt prochaines années? Le rapport aux enfants, à nos parents vieillissant, aux projets de terres ou de maisons qui nous font rêver? Le rapport d’exclusivité à ce partage, entretenu par la forme du couple, est un frein à la mise en commun au sein de nos communautés. C’est harsh comme statement, on le sait bien. Mais si on n’arrive pas à se poser ces questions sérieusement, les communautés politiques auxquelles on tient tant vont probablement s’étioler avec le temps. C’est pourquoi on a envie de réfléchir à quoi pourraient ressembler des relations révolutionnaires, qui permettent de tisser toujours plus de solidarités et de réinventer nos façons de faire communauté.

How do we fight the problems that we face in interpersonal relationships together, fight the structures themselves, without boiling it all down to interpersonal decisions and individual people? How do we fight that fight without becoming purists and pushing away people who make different choices? How do we build anything resembling community in a world where we are forced to sell our labour to pay our rent and put food on the table, where the architecture of the city doesn’t make it easy to live in community? How do we build anything resembling community when we are coming together based on our politics and we all have families, sometimes nearby, sometimes elsewhere, who are maybe still in our lives in different ways and still influence our lives and are still another community to be in? What does community mean anyways? Writ large, what is a revolutionary fight against patriarchy? How do we do that? We’re dissatisfied with the answers so far. More often than we would like, we end up feeling lonely, left out, pushed out, unconsidered.

We want so many things in relationships. We want chosen family. We want a solid crew. We want friends who will stick around for the long-term. We want to be around folks who are committed to changing the world, who are committed to analysing and acting to change this shit world. We want people who care for each other, who take care of each other. We want physical affection and emotional support. We want people to hold us accountable to the things we value. We try to build something like community even though the word is fraught and imperfect.

We like this old quote from Dean Spade “One of my goals in thinking about redefining the way we view relationships is to try to treat the people I date more like I treat my friends—try to be respectful and thoughtful and have boundaries and reasonable expectations—and to try to treat my friends more like my dates—to give them special attention, honor my commitments to them, be consistent, and invest deeply in our futures together“.

Laundry list of things we’ve tried/are trying: Really intentional friendships- learning how to process with friends, learning how to have the “what are we doing in this relationship“ convo with friends, but you can’t talk about everything, its impossible, but trying anyways. Refusing to let our blood families’ ideas about how relationships should work shape who we end up bringing to meet them. Living collectivly and sharing as many resources as possible in that structure. Refusing to only make commitments with dates. Making commitments with the close people in our lives who we are not dating. Showing up to support people when they’re having a hard time. Finding new ways to show and receive affection and intimacy.

Il ne s’agit pas de critiquer ou d’accuser les gens en couple. Nous n’appelons pas nos ami.es à «arrêter d’être en couple». Nous voulons arriver à penser une façon de vivre et réfléchir ensemble ces choix qu’on rabat encore souvent dans la sphère individuelle et privée. Parvenir à identifier les structures matérielles et affectives qui nous amènent parfois à nous replier sur cette forme relationnelle et penser, ensemble, la façon dont on pourrait la subvertir. Agencer nos relations sur d’autres modèles, qui pourraient entremêler intensité relationnelle, confiance, mise en jeu, vulnérabilité et affection, en faisant éclater la dichotomie amour/amitié.