Le 23 juin 2020, Le Devoir publiait une tribune de Nassira Belloula en soutien aux propos récents de J.K. Rowling sur ce que serait être une « vraie » femme. Cette tribune est transphobe. Elle déborde de propos transmisogynes et cissexistes et les affirmations homophobes et lesbophobes qui en découlent s'attaquent aux communautés LGBTQIA2+ en général. Elle n’a aucune place dans le débat public. Un débat sur la place des personnes trans dans la société n'est possible que lorsqu'on reconnaît qui elles sont. En-deçà, il n'y a pas contribution à un débat, mais pur acte de transphobie. Nous avons souhaité, en tant que personnes et militant·e·s queers, y apporter une réponse, car la violence de cette tribune et les commentaires qui la soutiennent nous atteignent directement. Soyons clair·e·s, le texte de Belloula défend la réputation d'une autrice à succès aux dépends de communautés marginalisées et sujettes à des violences quotidiennes et systémiques.

 

Tout d'abord, il nous paraît impératif de rétablir les définitions, car Belloula parle visiblement de réalités qu'elle ne connaît pas. Non seulement, elle ne semble pas saisir les concepts de base qui permettent de parler de ces réalités, mais elle se donne aussi le droit de répandre de fausses idées qui continuent de mettre les corps trans en danger dans l'espace public, et particulièrement ceux des femmes trans. Pour ceulles qui ne sont pas familier·e·s avec les termes « trans », « cis », « femme trans », « homme trans », « identité de genre » et « orientation sexuelle », nous invitons à parcourir le document en ligne suivant:

https://www.familleslgbt.org/documents/pdf/CFH_MELS_Module_Lexique_FRA.pdf

 

Contrairement à la vision biologisante portée publiquement par Belloula et J.K. Rowling, une femme peut être trans, cis, intersexe ou bispirituelle, elle peut être menstruée ou non, avoir ou non des poils, avoir ou non des enfants, pouvoir enfanter ou non. Nous refusons la vision étriquée et dangereusement essentialiste que Belloula propose de la définition d'une femme, de même que nous rejetons la binarité de genre qui transcende ses mots et l’équivalence qu’elle suggère entre identités de genre et sexualités. Être trans ou non-binaire n’implique pas forcément d’être gay ou lesbienne, et être gay ou lesbienne n’implique pas forcément d’être trans. Les actes homophobes et lesbophobes se nourrissent par contre bel et bien des représentations utilisées par Belloula : être gay, c’est avoir des comportements féminins, porter des habits ou objets féminins ; être lesbienne, c’est se comporter comme un homme, être masculine. Il est possible d'être une femme cis hétéra et d'avoir des comportements dits « masculins ». Il est possible d'être un mec cis hétéro et d'avoir des comportements dits « féminins ». Nous refusons de penser que l'interdiction du port de la jupe soit une injustice suprême. Ce qui est injuste, c'est que porter une jupe soit associé à une catégorie sociale rigide et que cette catégorisation détermine qui est en droit et qui se doit de porter des jupes.

 

Qu’on se le dise, les personnes trans et non-binaires ne « jouent » pas avec le genre qui leur a été assigné à la naissance, elles ne se « transforment » pas dans un genre qui n’est pas le leur. Les femmes trans ne sont pas plus « fausses » que les femmes cis dont le genre correspond à celui qui leur a été assigné à la naissance. Qu'importe qu'elles aient ou non des menstruations, qu'elles aient ou non une vulve, qu'elles prennent ou non des hormones, qu'elles portent ou non des jupes. Le transmédicalisme qui se lit à travers les lignes de Belloula et qui invalide la diversité des parcours trans est inacceptable. Une personne trans peut choisir ou non de faire un processus de transition légale, médicale et sociale. Elle n'en est pas plus ou moins trans.

 

Par ailleurs, il faut rappeler à Belloula que les hommes trans ne sont pas des femmes et que leur genre n’est moins réel que celui des hommes cis. Être un homme trans et avoir des menstruations n'y change rien. La nécessité d’acheter des protections hygiéniques en tant que personne transmasculine ou non-binaire peut être une source de stress et de violence. Associer les menstruations au fait d’être une femme cis renforce les risques de coming-out non choisi, les violences transphobes, physiques et verbales, et le sentiment de devoir dissimuler le fait d’être ou non menstrué·e. Elle conduit à choisir entre nier son identité de genre, se faire potentiellement agresser ou taire les problèmes et besoins relatifs au fait d'avoir/ne pas avoir de menstruations. Enlever un logo sur une marque de serviettes hygiéniques ne va pas changer la condition des personnes trans et non-binaires. Elle répond cependant à une situation de discrimination que n'ont pas à vivre les femmes cis.

 

L'association systématique entre génitalité et identité de genre est une source d'oppression contre lesquels luttent les mouvements féministes, trans et queer depuis des décennies. S'ils sont bien réels et matériels, il est important de se rappeler que les genres et les sexes sont en grande partie des constructions sociopolitiques qui ne peuvent être séparés du contexte culturel et social dans lequel ils sont pensés et appréhendés. Comme le dit Anne Fausto-Sterling, « Nous vivons dans un monde genré où nous sommes en permanence lus et interprétés dans les catégories de genre » (Les cinq sexes : Pourquoi mâle et femelle ne suffisent pas, 2013).

 

Belloula n'hésite pas à instrumentaliser outrageusement la notion d'agression sexuelle pour exclure les femmes trans de sa catégorie « femme ». En tant que lesbiennes et queer nous avons l'habitude d'avoir à faire à ce genre de propos. On utilise la question du viol (qui est une question sérieuse, problématique et complexe) pour invalider les femmes trans : si une femme trans commet une agression, elle est immédiatement renvoyée au genre qui lui a été assigné à la naissance. Dans ce type de discours, on prétend que les femmes trans ne sont pas des femmes parce qu'elles commettent des agressions. On utilise la notion d'agression sexuelle et l'énorme problème de la culture du viol pour exclure les femmes trans des communautés desquelles elles font partie, oubliant par là-même que les femmes cis peuvent aussi être à l'origine de violences sexuelles, par exemple dans des relations lesbiennes. Belloula crée de ce fait un double standard qui nous empêche de traiter adéquatement les violences sexuelles bien réelles qui existent entre femmes, y compris dans les prisons. Ce double standard n'apporte pas non plus un nouvel éclairage sur ce que nous savons déjà : l’écrasante majorité des agressions sexuelles est commise par des hommes cis et vouloir mousser les cas d'agressions commises par des femmes trans ne change rien à cette statistique.

 

Vu que Belloula se penche en trois phrases sur la question des prisons, nous tenions à rappeler que ces lieux sont des concentrés explosifs d'exacerbation de violence sous différentes formes, autant physiques et psychologiques que symboliques – la prison en elle-même est aberrante. Si nous voulons parler de la question des agressions qui se passent dans les prisons, nous nous devons de parler de la violence perpétrée par le système carcéral, ses protagonistes, ses agent·e·s de contrôle et toutes les personnes emprisonnées, peu importe qu'elles soient cis, trans ou intersexes. Il arrive que des femmes cis commettent des agressions au sein des prisons et cela n'invalide pas pour autant leur genre. Et nous devons rappeler que contraindre une personne trans à être enfermée dans un espace clos avec des personnes qui ne sont pas de son genre dans un cadre de ségrégation de genre et de violence quotidienne, c'est les mettre dans des situations de précarité ultime et de danger pour leur sécurité et leur vie.

 

Enfin, à propos du vaste domaine des sports, les hommes trans ne sont pas des « femmes qui concourent avec des attributs masculins » et qui raflent des trophées. La place des personnes trans et non-binaires dans le sport est minoritaire et constamment remise en cause par ce type de représentations. Les femmes cis et trans subissent des violences dans le sport qui reposent exactement sur ces allégations. En athlétisme, les « tests de féminité » ont longtemps été imposés aux athlètes sous prétexte qu'il fallait les protéger des « hommes déguisés en femme » (voir notamment Anais Bohuon, 2012, Le test de féminité dans les compétitions sportives: une histoire classée X). World Athletics appelait jusqu'en 2011 à la dénonciation des athlètes trop masculines afin de vérifier leur « féminité » (IAAF [World Athletics] Policy on Gender Verification, 2006). Encore aujourd’hui, une athlète transféminine doit démontrer qu’elle possède un taux de testostérone inférieur à 5nmol par litre de sang afin d’être en droit de concourir dans sa catégorie, à défaut d’être reclassée « homme » (Règlement de World Athletics régissant l'éligibilité des athlètes transgenres, 2019). Être contraint·e de concourir en tant que « femme » lorsqu'on est un athlète transmasculin ou non-binaire, ou en tant qu'« homme » lorsqu'on est une athlète transféminine ou non-binaire est une forme de violence largement invisibilisée. Enfin, cette idée de « femmes qui concourent avec des attributs masculins » est la même que celle qui conduit à l’exclusion des femmes intersexes des compétitions (voir le cas récent de Caster Semenya visée par le Réglement de l'IAAF [World Athlectics] régissant la qualification dans la catégorie féminine (pour les athlètes présentant des différences du développement sexuel), 2019).

 

Plutôt que de créer de la division, nous appelons à regarder les points de rencontre entre les luttes des femmes dans toute leur diversité, qu'elles soient cis, trans, intersexe ou bispirituelle (car si elles vivent bien sûr des enjeux spécifiques, elles partagent aussi certains enjeux communs). Nous appelons également à voir les jonctions entre les différentes luttes en lien avec les identités et corps queer, ainsi que celles de toutes les personnes qui se situent dans un spectre de non-normativité et de non-conformité de part leur identité de genre, leur sexe et leurs sexualités. Nous appelons enfin au retrait d’une tribune qui insulte, dénigre et violente, sous couvert de « libre opinion », les communautés LGBTQIA2+ dans leur ensemble.


-- Écrit par un collectif de militant·e·s gouines, trans et non-binaires --