Dimanche passé, il y a eu une manifestation contre le confinement à Montréal (puis à Québec). Comme ailleurs dans le monde, on y exprimait des craintes face aux pouvoirs dont se dotent les autorités, des inquiétudes face à une future campagne de vaccination généralisée et un certain rejet de l'OMS. Certain-es participant-es affirmaient aussi que toute cette histoire de deuxième vague est un mensonge, que les données sur le Covid-19 sont manipulées pour faire peur et qu'il faut dénoncer la construction de tours 5G.

À ce sujet, notons qu'au début du mois de mai, une série d'incendies criminels a touché des tours de télécommunications près de Montréal. Les incendiaires en avaient probablement contre la technologie 5G qu'une théorie du complot associe à la propagation du coronavirus. Des attaques similaires ont lieu dans plusieurs pays d'Europe dont la Belgique et les Pays-Bas. On dénombrait le 7 mai 77 incendies de la sorte depuis le 30 mars au Royaume-Uni. Si ça vous intéresse, Radio-Canada a retracé le parcours de cette idée et comment elle a atteint un si large auditoire. L'auteur conclut que les idées conspirationnistes qui prenaient en moyenne 6 à 8 mois pour atteindre un vaste public n'ont maintenant besoin, dans le contexte pandémique actuel, que de « 3 à 14 jours ».

En effet, beaucoup de gens passent beaucoup de temps devant des ordinateurs et cherchent un sens au chaos ambiant. Les théories du complot sur le coronavirus abondent. « Le virus a été fabriqué par la Chine pour nuire aux États-Unis » (Trump la pousse pas mal celle-là). Ou encore, « ce virus n'est pas plus mortel que la grippe, c'est un coup monté pour isoler les gens et mettre en place une dictature » (mondiale?). Ou bien, « c'est Bill et Melinda Gates qui ont fabriqué tout ça pour ensuite faire une grande campagne de vaccination en insérant des micro-puces dans les gens » (demandez-moi pas comment, j'ai pas compris).

Ce qui nous ramène aux manifestations anti-confinement. Celle de Montréal fait écho aux nombreuses manifestations de la sorte qui ont lieu à plein d'endroits dans le monde. Les plus fascinantes (pour moi en tout cas) ont lieu aux États-Unis. J'ai l'impression qu'elles révèlent la consolidation d'une frange de la droite de moins en moins connectée avec une quelconque réalité partagée. Des gens qui ont en commun d'adorer Donald Trump, de détester la gauche et de rejeter la science. J'aimerais tenter d'en brosser ici un portrait.

 

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Imaginons qu'on se promène dans une manifestation pour rouvrir un État, disons le Michigan. L'écrasante majorité des gens que l'on rencontre sont des personnes blanches d'allégeance républicaine qui soutiennent coûte que coûte Trump. Beaucoup de gens nous disent qu'iels veulent retourner travailler et accusent le gouverneur-es démocrates de tyrannie. On rencontre aussi des militant-es anti-vaccination qui se mobilisent plus que jamais contre les autorités médicales. Puis, on voit des conspirationnistes arborant des « Q » en référence à QAnon, un groupe qui croit, entre autres choses, en une bataille cachée entre Trump d'un côté et l'élite politique et hollywoodienne participant à un vaste réseau de trafic et de torture d'enfants de l'autre. On croise ensuite des terroristes (dont John Brockhoeft, qui a incendié une clinique d'avortement et planifié de faire exploser une bombe dans une autre) et des néo-nazis. Plusieurs d'entre eux sont armés aux côtés d'autres miliciens et lorsque la foule décide d'entrer dans le capitole, ils font leur chemin jusqu'au balcon et ils s'installent, là, avec leurs gros guns, juste au-dessus des élu-es qui siègent. Quelques jours plus tard, l'une d'entre elles, Sarah Anthony, décide de se faire escorter par cinq citoyen-nes noir-es armé-es, car elle ne se sent pas protégée par la police.

Une foule qui peut sembler éclectique se croisent dans ces manifs, mais aussi sur les nombreux groupes facebook où celles-ci sont organisées. C'est là que la propagande des militantes anti-vaccination côtoie et s'enchevêtrent avec les théories complotistes de droite, entre autres celles sur le « deep state » qui contrôle les États-Unis, mais aussi éventuellement avec les délires pédophiliques de QAnon et l'antisémitisme des néo-nazis. Ces différentes croyances et vision du monde s'agencent en fait plutôt bien et ces groupes auparavant plutôt marginalisés semblent tendre à se réunir et se constituer en une certaine force politique.

Cerise sur le sunday, ce cocktail d'individus déjà peu enclins à croire les discours officiels sur l'état du monde ont en plus de tout ça accès à une figure d'autorité ultime, le président américain, qui leur dit qu'iels ont raison d'être fâché-es contre le confinement et qui leur dit de ne pas croire les médias (sauf Fox News). En fait plus que ça, Trump leur dit que les médias mentent continuellement, que toutes leurs nouvelles sont fausses. Pas étonnant dans ce contexte que les individus avec des tendances conspirationnistes se sentent plus en confiance d'agir et que de plus en plus de gens sombrent dans l'univers complotiste.

C'est ainsi que l'extrait du documentaire Plandemic (qui sortira cet été) où une scientifique développe une théorie sur le plan secret derrière la pandémie en cours, impliquant des vaccins qui nous affaiblissent, le port du masque qui est en fait dangereux et l'hydroxycloroquine que les médecins n'ont pas le droit d'utiliser, est devenu en quelques jours un succès viral recueillant des millions de vues. Il a ensuite été banni de facebook et de youtube. Les adhérent-es à ces théories peuvent donc maintenant s'appuyer sur l'autorité d'une scientifique et jouer la carte de la censure et de la persécution.

Et vous savez qui d'autres participent à mener plus d'individus dans cet univers? Les influenceur-euses et vedettes qui partagent de ce contenu sur les réseaux sociaux. Plusieurs d'entre eulles, surtout en Australie semble-t-il, ont partagé Plandemic. Mais c'est aussi le cas pour d'autres théories du complot, comme celle voulant que la technologie 5G propage le coronavirus que M.I.A., par exemple, a fait rayonner.

Ou alors Elon Musk, qui a rouvert son usine de Tesla en menaçant de quitter la Californie si on l'en empêchait (Trump l'a d'ailleurs appuyé en tweet) et qui a plus tard twitté « Take the red pill », à ses 34 millions d'abonné-es. Il n'a évidemment pas détaillé de quelle réalité illusoire la pillule rouge nous réveillerait, mais on peut déduire qu'il parlait de la pandémie. Il se trouve quand même que cette expression est aussi extrêmement populaire chez les QAnon, qui se parlent souvent d'à quel moment iels ont été « redpilled ». Mais aussi, c'est probablement juste l'expression 2020 pour « woke ». Ivanka Trump répondra « Taken » à Musk et Lilly Wacchowski leur répondra à son tour « Fuck both of you ».

 

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On a donc une pandémie, beaucoup de gens, dans ce contexte immensément incertain, qui ont vraiment besoin de certitudes, plein de théories du complot en libre-circulation, une accélération drastique de leur capacité de rayonnement, un président qui dit aux gens de ne pas croire les médias et qui diminue les risques de contagion et des milices de droite et d'extrême-droite qui se normalisent.

Et une grave crise économique qui va frapper fort.

Et une polarisation gauche-droite qui s'accentue de jour en jour.

Et une élection américaine cet automne.

Et éventuellement, j'imagine, une grande campagne de vaccination.

Je sais pas vous, mais personnellement, je ne vois pas comment tout ça pourrait bien aller.

D'ailleurs, vous avez vu la vidéo de cet homme qui annonce la fondation de la Not Fucking Around Crew, une milice noire pour protéger les communautés noires aux États-Unis, entre autres de la police? Il parle de révolution d'une manière que j'avais jamais entendu personne en parler sauf dans des archives.

 

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Voilà, j'ai fait un portrait. Il manque plein d'éléments, mais ça donne une idée. J'avoue que ça m'inquiète beaucoup tout ça, mais je vais vraiment essayer de ne pas consulter nerveusement les nouvelles toutes les trois minutes pour voir comment ça évolue. Je vais plutôt essayer de réduire le temps passer à l'ordinateur, de profiter du soleil et de la pluie pour me grounder et détendre mon corps. Je vais essayer de prendre soin de moi et des gens autour de moi et de rester alerte face à l'évolution de toute cette situation. Ou quelque chose comme ça.