Dossier thématique : Anxiété, affect du capitalisme

Je viens de finir ma saison d'aménagement paysager. Je m'en vais ce matin à Plattsburgh et dans les environs, peut-être Burlington. J'ai envie de faire de la randonnée, sûrement magasiner un peu. J'écoute du Mika en me rendant vers la gare de bus. M'arrive alors l'inévitable quand t'écoutes de la musique en partant en voyage; ma vie devient, l'espace d'un moment une comédie musicale aussi kitsch qu'empreinte d'une nostalgie empruntée. Je rentre dans la gare dans un mood groovy et j'suis un peu tristounou de voir que les gens ont l'attitude que les gens ont dans une gare à 7h30 du matin. 7h30 du matin. Mon bus est à 7h50, meaning je peux donner une chance à un CCR. Café-Clope Risqué. Je sors dehors à toute allure. J'ai un faible fiable pour le risque, vous pourrez sûrement le constater par vous-même.
Tu.
Tu pourras sûrement le constater par toi-même.

Parenthèse, quand j'étais au secondaire un prof nous avait fait faire un test pour connaître notre profil d'actionnaire, a.k.a notre capacité à gérer le stress de ne pas voir notre argent en constante fluctuation, OU PIRE. J'ai eu le profil « Beaucoup de risque ». Fais ce que tu veux avec cette info là. Moi, par exemple, j'ai décidé de l'utiliser dans la confection de mon identité. Drôlement, que tu vas me dire. Et moi de répondre: oui, le regard au loin, songeur, introspectif... C'est déjà ma troisième cigarette depuis que je suis levé. Ça ruine complètement les statistiques que garde ma conscience sur ma consommation de nicotine. Mais je me rassure : « je pourrai pas en fumer pendant tout le trajet d'autobus, aussi bien me dévouer à la cause ». C'est comme ça qu'on handle les contradictions internes, ma conscience et moi. On s'est serré la main en se regardant dans les yeux avec une approbation convaincue.

Fin de la parenthèse. Je retourne à l’intérieur en mode furtif pour me rendre compte que rien n'a bougé. J'aurais pu prendre mon temps, pas obligé de battre un record encore (en 3:14, jusqu'au cut). J'men clenche pas mal des smokes ces temps-ci parce qu'on a fait un pacte une amie et moi. On arrête de fumer dès que je reviens. Tout le monde est toujours aussi plate dans la gare, pis j'comprends ben. Mais y'a ce grand monsieur qui vient confirmer que l’exception confirme bel et bien la règle. Il est dans la file et  raconte ses souvenirs de jeunesse aux States à qui le veut bien. J'en attrape quelques passages d'une oreille pendant que Mika persiste dans l'autre. Ça donne un drôle de mix mais c'est pas mauvais :

«  Chu resté là pendant au moins un an et demi, heille s'tait tu beau pareil ».

Les bagages dans le bas de l'autobus. Les humain.e.s dans le haut. Le chauffeur fait son speech :

- OK FOLKS this bus is going to Plattsburgh. Have your passports ready for the the United States Border custom check. Enjoy your trip.
- En Français!

C'est le même monsieur que plus tôt. 
Et le chauffeur de répondre tout sourire et sans la moindre considération

- I don't speak french.

Et tout le monde qui rit d'une harmonie désaccordée. 

Ouin.

L'autobus s'immobilise. Parce que oui il s'était mobilisé. J'étais trop occupé à déplacer des objets sans raison valables hier soir pour dormir, et en bon bébé-roupillon que je suis, quelques petites secousses ont suffit à me plonger dans une douce somnolence. On est à la frontière. Un douanier sort et échange des verbes d'action avec le chauffeur. On sort de l'autobus avec nos passeport. Moi je sors du royaume des songes pour entrer dans celui de la stérilité. Tout est immaculé d'un blanc plus blanc que nos hivers. Pas dur à battre je sais mais c'est quand même vraiment blanc.C'est à peine si on peut distinguer les douanier.ères. On fait la file. Je peux pas arrêter de bâiller. Y'a le grand monsieur de tantôt qui est entrain de se faire interroger et le ton monte. Il essaie d'en revenir mais y peut pas. Ils sont rendus trois douaniers en arrière du comptoir. L'un d'eux attire mon attention. Il a les cheveux frisés rebondissants slinky vibe et des lunettes d'une teinte bleuté qui ont un reflet que je pensais seulement possible dans les animes japonais.

Next on the bus.

C'est à moi.

- Hi, what is your business in the United States?

Je viens de finir ma saison d'aménagement paysager. Je m'en vais ce matin à Plattsburgh et dans les environs, peut-être Burlington. J'ai envie de faire de la randonnée, sûrement magasiner un peu.

- I will ask you to wait here please, me demande la douanière en me désignant une poignée de chaises.

J'attends.
Un homme rentre et appelle mon nom. Je juge judicieux de le lui dire. 

- That's my name.

- Yes come with me sir.

Et je le suis vers l'extérieur pendant qu'il me pose les même questions que sa collègue.

Je viens de finir ma saison d'aménagement paysager. Je m'en vais ce matin à Plattsburgh et dans les environs, peut-être Burlington. J'ai envie de faire de la randonnée, sûrement magasiner un peu.

- You still have some stuff on the bus?
- I do.
- Ok, you go grab it.

Il me fait entrer dans une pièce carrée, où il n’y a qu’un long comptoir métallique tout à fait chaleureux. On me fait attendre sur une chaise au dossier froid à faire froid dans le dos. Le même douanier ressort d'une porte que j'avais pas vu. Il vide mon sac devant moi en me posant les mêmes questions.

Je viens de finir ma saison d'aménagement paysager. Je m'en vais ce matin à Plattsburgh et dans les environs, peut-être Burlington. J'ai envie de faire de la randonnée, sûrement magasiner un peu.

Il a l'air convaincu que je suis plein de marde, il me fait presque douter moi-même. Il perd pas de temps.

- Leave all your things here and follow me

Il m'emmène dans une plus petite pièce. On est juste lui et moi. La déco est clairement inspirée des films dans lesquels il y a des interrogatoires. 

Il laisse un temps passer, puis sur un ton exaspéré:

-So, why do you wanna travel to the United States of America today?

Je leur sors le même fichier.

Je viens de finir ma saison d'aménagement paysager. Je m'en vais ce matin à Plattsburgh et dans les environs, peut-être Burlington. J'ai envie de faire de la randonnée, sûrement magasiner un peu.

- And why are you travelling alone?
- I want a bit of time for myself and I think it's the best way to meet new people. I'm not travelling for long anyway i'm just leaving for a week because I...
- You know what? I think the way you are swallowing since you've been here that you clearly feel guilty about something. 
- I think that it's totally normal for me to be stressed right now since you have control over whether I can enjoy my next week of vacation or not, plus you have a gun on yourself.

J'ai fini cette phrase et j'ai l'impression d'avoir manger de la gravelle à la pelle. 

- You know what? I think you're going to sell Christmas trees in New York City

Je me contente de répéter.

- Sell Christmas trees? 
- Yes. And if you tell me the truth and you help me here I can help you get there safely
- I'm telling you I don't even understand what you're accusing me of!
- Ok then. That was your chance.

Il se lève et me demande mon téléphone. Je lui tend.

- I'm gonna put this in my little machine, and I'm gonna have access to all your messages, deleted or not. Have something you wanna tell me? It's your last chance.

Il interprète mon absence de réaction comme en étant une, et il fait bien.

On me redirige dans la première salle. Je reprends ma place. Un autre homme est là. On vient de lui refuser passage pour aller rejoindre un membre de sa famille. Il se mord les lèvres d'impuissance.  Sa respiration est celle d'une dignité qui veut pas laisser la tristesse prendre le dessus sur la colère. Et je suis là, incapable de reach out tellement je suis pris dans ma propre merde. Ah oui, parce qu'il faut que je te dise, je t'ai menti.

Je m'en vais faire les sapins.

Ou plutôt, je m'en allais faire les sapins. Le concept c'est que tu te fais une équipe de 2-3 personnes, pi tu vas vendre des sapins de Noël à New-York pendant un mois. Y'a beaucoup de monde du « Québec » qui font ça. Tu dors dans une van pis y fait frette, mais tu peux te faire des gros bidoux. C'est au noir et de ce que j'en comprends ça a l'air pas mal sketch. J'ai deux amies qui passent probablement la douane avec la van en ce moment même. Ils me font attendre pendant un bon bout. J'assume qu'ils m'épient au travers de la grande fenêtre teintée. Bon maintenant tant qu'à avoir le temps, le vrai du faux. C'est pas vrai que j'écoutais du Mika. C'est une technique pour s'assurer d'une opacité dans ses mensonges couramment appelée « fucker la bassline ». Si on veut faire un bon mensonge, il faut mentir à propos de tout, comme ça on peut pas trouver les incohérences à partir de la réalité. J'écoutais le dernier album de Knlo. Même si c'est ce qui me semble le plus invraisemblable dans l'histoire, le pacte pour arrêter la cigarette c'est vrai. Mon amie Béa et moi on s'est dit qu'on arrêtait dès qu'on revenait de New-York. J'ai pas dormi dans le bus. J'étais rien d'autre qu'un gargouillis d'estomac, un intestin sur mode vibratoire.

Je bâillais juste pour me convaincre que j'étais casual. Bon après je vais pas tout te dire ce qui est vrai ou pas, garde simplement en tête que les meilleurs mensonges sont tombés dans la vérité quand ils étaient petits pots d'onguent. On nous a bien averti.es que les douanes allaient essayer de nous pogner. Mais pas qu'ils avaient une machine pour voir les messages supprimés. C'est tu vrai? C'est peut-être un bluff. En tout cas je t'ai tout dit, si tu pouvais ne pas me bouder s.v.please ce serait apprécié j'ai déjà le Department of Homeland Security après moi.


Justement. Le douanier revient. Et il est fâché. Il me cite des messages que j'avais supprimés, tirés de ma correspondance avec ma plug là-bas.  Je rassemble tout mon charisme et je lance un : « Ok, it's truuue! » Tentative échouée. Le douanier me boude. Il semble, comme c'est le cas pour beaucoup, incapable de dissocier sa personne de son travail. Il me regarde comme je regarde la râpe à fromage quand je fais la vaisselle. Le douanier boudant était juste venu me voir pour m'annoncer ma défaite. Il me laisse avec son collègue. Il a le visage aussi carré que celui du boudeur était rond. Il a l'air surpris. Je me dis que c'est sûrement parce que je suis blanc moi aussi. 

- Bring your bag over here
- I already did this with your..
- I know

On vide mon sac ensemble. 

- Where is your team?
- My team?
- J'ai aucun moyen de savoir où en sont rendu mes amies. Il faut que je me convainque qu'elles n'existent pas.
- You clearly don't have enough gear with you. So you must have people waiting for you. What's their name.

Je peux pas rien lui donner. Mon mécanisme de défense principal embarque : l'arrogance

- Of course that's enough gear we just don't have the same tolerance for cold. Clearly someone is picking you up from Plattsburgh
- Nah I was just gonna take another bus to New-York once I crossed the border. They form the teams once you get there.

J'ai aucune idée de ce à quoi je m'expose en continuant de mentir comme ça.  Peut-être qu'elles se font interroger en ce moment. Si oui, et dépendamment de ce qu'elles révèlent, est-ce que ça va remonter jusqu'à moi? M.Carré continue de me poser des questions quand un autre agent fait son entrée. C'est celui avec les lunettes. Il m'adresse une salutation accompagnée d'un sourire. Wow. Sa présence m'apaise direct. Il dégage quelque chose de tellement chaleureux, surtout mis en compétition avec ses collègues, véritables incarnations des states post-2001.M.Carré nous laisse seuls. On small talk. J'suis sceptique, c'est peut-être le good cop qui veut me tirer les vers du nez. Puis il me demande :

- Je comprends pas, pourquoi prendre le risque d'aller vendre des sapins? Tu voulais pas juste te trouver une job au Québec? 
- Ben tsé le trip c'est de faire une passe de cash assez importante pour pouvoir faire ce que je veux cet hiver, échapper temporairement à l'impératif du travail salarié si tu veux.  Mon plan après c'était d'aller me foutre dans le bois à quelque part avec des ami.e.s, pis juste mettre du temps dans mes projets au lieu de ceux des autres. 

Je sens qu'il comprend mon sentiment, mais quelque chose de plus fort que la sympathie prend le dessus.

- Ben moi aussi j'voudrais ben faire ça, mais j'suis ici à travailler!
- Ok mais attend si t'es sérieux j'suis certain qu'on peut trouver une façon de t'arranger ça.

Ça l'a désamorcé. Que je lui souhaite ça à lui aussi, ou que notre discussion prenne la direction des idées et des possibles. Pis on jase. J'en arrive à essayer de lui expliquer, en faisant référence à l’œuvre  de Marshall Sahlins, comment certaines communautés dites « primitives » avaient pu, au travers d'un rapport différent avec la rareté, vivre dans une abondance de ressources, mais aussi de temps. Je lui décris tous les après-midi sur le bord de l'eau à ne rien faire. Il me dit qu'il me croit pas mais son écoute trahit son enthousiasme. De fil en aiguille, il tisse une réflexion au travers de laquelle il me confie ne pas croire que l'autorité, la hiérarchie et la domination soient les bons moyens pour arriver à une société où les gens connaissent le bonheur. Il m'avoue même, bien que sur un ton défaitiste, qu'il souhaiterait le contraire. Il ne s'en doute pas mais ses propos sont anarchistes. Je lui fais savoir.

 « Ah non les anarchistes y passent pas ici ». 

Sujet clos, I guess. Une chance que la formation de douanier se limite à lire les mensonges des autres, parce que ce serait une méchante claque dans la face que de se découvrir tout d’un coup piétinant une aussi grosse montagne de convictions. Lui il me jase de son ami qui, quand ils étaient jeunes, lui a proposer de partir voyager à vélo. Il a refusé, et son ami est parti quand même. Pour 42 ans. Il a vu le monde entier. Il m'en parle avec une amertume passionnée. Nos échange sont ponctué des gargouillis revendicatifs de mon ventre. On parle de criminalité. Lui me dit délinquance, système juridique, sécurité et je lui réponds déterminisme sociaux, racisme systémique, reproduction sociale. Il fait parfois la face « pas fou, ça ».  Je me rends compte que j'ai aucune idée de ça fait combien de temps que je suis avec lui. M. Carré rentre dans la salle et nous regarde comme si on était entrain de comploter : « Hey Matt, sorry to disturb your conversation with your new friend, can you take the fingerprints? ».

Il m'emmène vers la machine. On commence par la main gauche. Il me parle de son milieu de travail, on s'échauffe en échangeant sur le droit à la déconnexion. Je fais des liens entre plusieurs de nos sujets de conversation, poussant vers une analyse plus englobante. Ça doit bien faire une heure que son rond est à high, mais là il est en ébullition. Complètement fébrile, incapable de tenir en place, il répète : « c'est le système! »  en faisant des 360 avec son index pour désigner son milieu de travail pendant qu'il fait rouler le mien sur la machine. 

- Moi je vais reprendre possession de mon temps, qu'il me dit fièrement.
- Comment tu vas faire?

Son sourire s'allonge avant d'être interrompu par l'ouverture de sa bouche se préparant à articuler cette réflexion décevante :

- Ma retraite c'est dans deux ans. 

Ouin.

-Pi qu'est-c'est-que-c'est-qu'tu vas faire?

Et c'est reparti de plus belle : l'apiculture, la beauté des fleurs, l'Outaouais d'où nos mamans viennent. S'il fait juste le good cop il est officiellement meilleur menteur que moi. 

Il commence à m'expliquer la prochaine étape de mon séjour frontalier au moment où M. Carré revient dans la salle. 

- Tu vas devoir faire une déclaration sous serment.

C'est quoi ça exactement? 

- Ben nous on va te poser des questions et toi tu dis la vérité. C'est une promesse  faite devant un représentant de la justice. Tout ce que tu dis est enregistré et peut être retenu contre toi.

Je fais de mon mieux pour garder ma vibe décontracté, quasiment devenue naturelle.

- Ok mais je vais devoir pisser là un moment donné

Et il m'emmène aux toilettes. Et j'suis là, aux fucking douanes américaines, graine à la main, main qui shake,  à essayer de départager - sans trop prendre mon temps, ce serait suspect - ce que je dis de ce que je dis pas. Je ficelle l'histoire la plus vraisemblable possible. J'essaie de garder en tête que l'un des objectifs de cette mise en scène c'est de me faire croire si seul que je me désolidarise.

On s'installe dans une pièce encore plus petite que celle de l'interrogatoire précédent, toujours avec la fenêtre teintée. C'est M. Carré, Lunettes et moi. On s'apprête à commencer. Il ouvre mon dossier.

- Goddamnit Matt the fingerprints didn't work.

Je suis trop à l'aise. Ou juste assez.

- Yeah it's my hacker friends backing me up. They're onto you guys.

Matthieu trouve ça complètement drôle. M. Carré est poker face. Ça rend ça encore plus drôle. Et Matt m'emmène refaire les empreintes. Je suis tout sourire. Par arrogance mais aussi par satisfaction de voir leurs machines leur chier dans les mains. Ma photo sort en même temps qu'il prend les empreintes de ma main droite. Il voit ma face :

- Coudonc j'ai jamais vu quelqu'un avoir autant de fun à passer par ici, c'est si le fun que ça? 
- Non non mais moi c'est que je trippe à l'idée qu'on récolte de l'info sur mon corps. J'ai un p'tit kink pour l'assujettissement.

Et là, sa main sur la mienne, il m'a regardé droit dans les yeux, l'air confus d'un père prude qui apprend que la sexualité existe. Matthieu n'a pas pu s'empêcher de trouver ça weird. Je pensais pourtant que j'y étais allé pour un ton rendant mon sarcasme accessible. Il réussit quand même vite à passer par dessus mes fétichismes et on retrouve notre complicité.

- J'suis content que ce soit lui qui fasse l'entrevue, l'autre y'était fâché-grognon.
- Lequel, l'autre?
- Celui-là

Je me permet de dire ça en désignant son collègue du menton, M. Le Boudeur. Il lance un rire dont je connais les notes. C'est un rire de bon cœur mixé avec un powertrip d'être les seuls qui parlent français. Un rire dans lequel j'embarque et qui se prolonge jusqu'à notre retour dans la salle d'interrogatoire. Ça écorche les oreilles de M. Carré. On s'installe. Il fait un procès verbal de l'entrevue. Il commence par un long texte m'expliquant mes droits et ce à quoi je m'expose. Il me pose des questions, je lui répond. Il retranscrit à coups d’indexs. L'interrogatoire se transforme en dictée. 

Matthieu et moi on commence à parler de trekking. M.Carré nous interrompt.

- You're wasting my time. I wanna catch real criminals with drugs.

Ouin.

Matthieu part à rire. « T'as fait comme si tu savais pas c'était quoi!? Elle est bonne celle-là »

Je monte dans son estime à la même vitesse que je descend dans celle de M. Carré :

- I don't think it's particularly funny to come to the United States to work without a visa. You know some americans(sic) could have those jobs?
- Yeah but they are hiring people from ''Quebec'' especially because we don't have a legal status. Bosses likes their employees precarious, and that applies in more than christmas trees business.

Et Matthieu ne peut s'empêcher de me donner son soutien. Il hausse les épaules, hoche de la tête en regardant le vide : « C'est le système. »

Il prend quand même le temps de me vendre son rêve américain au travers de tout ça en me parlant de mes recours si je veux venir aux States dans moins longtemps que 5 ans « if ever you fall in love with an american girl or if you want to bring your childrens to WaltDisney, or both ».

Ouin.

Il me remet une copie du rapport accompagné du procès-verbal. En voici l'entête :

Je demande à M. Carré:

- What is that, alien? I'm an alien?

- Yeah they just never changed it.

Et je suis supposé me contenter de ça, on dirait. M. Carré a l'air pressé. Je suis son regard et je comprend : il doit rendre son travail à son/sa supérieur.e. Je suis pas le seul dont on surveille les moindre faits et gestes, on dirait... Bon, c'est fini. Les gars font un lift au Alien jusqu'à sa planète-mère ''Canada'' dans une grande van où tout a été remplacé par des plaques d'acier et du grillage. Ils me déposent en disant aux douaniers canadiens que je suis coopératif. L'un d'eux me dirige vers l'intérieur, mais je prends quand même le temps de dire bye à Matthieu et « à dans 5 ans! ». Heureusement, la porte se referme avant qu'il ait le temps de m'expliquer ma blague. Le douanier me fait entrer et il commence à ouvrir mon sac. Complètement désabusé face à la douane canadienne et l'adrénaline cédant à une fatigue irritée :

- Heille tu crois pas qu'ils l'ont déjà fouillé mon sac là?

Son gros bon sens acquiesce. Il le referme.

- Avez-vous du café icitte?  

Je prends mon sac sur mes épaules, je me sers un gros café sur leur bras et leur envoie la main. Je dois attendre que passe un bus qui va jusqu'à Montréal. Mais avant c'est café-clope. Je m'allume. Pis c'est là que j'allume; si j'suis barré des states pour 5 ans, j'suis condamné à fumer pour encore 5 ans. J'ai signé le pacte! J'ai toujours été bon pour trouver le positif dans les situations plus difficiles.

Y fait beau et je défie le soleil d'un eye-contact prolongé qui m’éblouit malgré les efforts de mes paupières. Mes yeux s'en remettent à peine que je vois une silhouette qui marche vers moi. C'est le grand monsieur de ce matin. Oui il existe. J'te jure. Il émerge de son halo de lumière pour m'aborder d'un bon « quessé t'as faite, toi!? » Je lui raconte ce que je peux en gardant en tête que tout est potentiellement enregistré. On butch, on rentre et il commence à me raconter son histoire en même temps qu'il enlève son manteau. Je me dis tant mieux parce que j'ai le feeling qu'on va attendre un bon bout anyway. Yves qui s'appelle. Il commence par me raconter qu'il a pas eu d'autre choix que de partir sur la fly ben tôt.

La douane a pas voulu le laisser passer à cause de son dossier criminel, qui date d'il y a 35 ans.

Mais ce qui est le plus décalissant dans son histoire c'est que Yves voulait traverser la douane pour se faire soigner. Il est convaincu d'avoir le H.Pylori, une maladie bactérienne peu répandue ici qui se transmet principalement par le toucher et les glandes salivaires. Partout où il a essayé de se faire diagnostiquer/soigner de notre bord de la frontière, il l'ont reviré de bord. Il a vu des gens contaminés dans son entourage en perdre la vie, mais il a aussi vu des gens contaminés dans son entourage s'en sauver en traversant la douane. Une fois aux États-Unis, les médecins t'opèrent et te donne de la pénicilline.

C'était ça son plan. « Ça coûte la peau des fesses mais si ça peut te sauver le cul! ». Mais pour Yves, ce matin, les douaniers venaient de lui enlever sa dernière chance. Ils venaient de signer son arrêt de mort. Il se sent complètement trahi par l'humanité. Il commence à prendre conscience qu'il est entrain de se confier. Il déborde d'adrénaline, de stress, de douleur. On se rend compte qu'on s'est pas présentés. On le fait. On s'échange nos désillusions, on drive sur nos amertumes pour parler dans le dos de l'humanité. On s'applique, on fait du mieux qu'on peut. C'est vengeur. Pi là, sans prévenir, il joue sa meilleure carte.

Impossible pour la douane américaine de comprendre le Alien. Les agents ont manipulé ses mains et se sont sûrement contaminés. L'ironie caresse ma peau et l'hydrate pour un cycle complet de 24h. I guess que c'est un des désavantages de parler seulement la langue du nombril universel. Anyway je comprends pas le thrill d'être le nombril du monde. J'ai vu le nombril de ben du monde et y'a pas mal d'affaires que je préférerais incarner lors de mon passage sur Terre. On rit on rit mais j'ai une rage en moi qui monte. J'me sens comme d'la marde d'avoir autant sympathisé avec Matthieu. C'est quand même lui qui a reviré Yves de bord à matin. Je pense à lui et ça m'inspire un dégoût méprisant. Envers nous deux, pour des raisons différentes, mais le même genre de dégoût méprisant.

Je tâte mes poches pour sortir une clope, mais ma main tâte des formes inconnues. C'est des snacks. C'est Matthieu qui m'a laissé des snacks. Tabarnak. J'ouvre le petit sac de poissons au cheddar et je le bouffe en un clin d'oeil, respirer devient un concept flou et secondaire. Tout débloque. J'suis visqueux de muqueuse, une longue larme suit l'itinéraire que lui offre ma mâchoire serrée. Esti qu'il est fin. C'est un enfoiré. C'est l'accumulation de stress qui me pogne, oui, mais aussi le bardassement d'émotions qui s'entendent pas ensemble. Je veux dire ta beau être fin mais quand t'es dans l'équipe destruction du vivant division identification-catégorisation-séparation c'est vraiment plus difficile pour moi. Je prends quand même le temps de récolter ma male tear dans mon petit pot destiné à cet usage - je les remplis pis j'apporte ça à une gang de sorcières qui se tient pas loin de chez nous. À peine fini que ce que je trouvais contradictoire disparaît. 

Je me dis qu'il tient tout le monde par les couilles et les ovaires, le travail salarié. Et qu'il organise les rapports sociaux autour d'une dépendance totale, intrinsèque au développement capitaliste, et fait du chantage de la survie même. C'est dans la même trempe que les gens qui voulaient que tu chante une chanson  pour avoir des bonbons à l'Halloween, mais pire.  Et cette dépendance gagne du terrain grâce à l'anxiété comme l'anxiété se nourrit de la dépendance. Elles assujettissent les corps, les dirigent, les confinent, les crispent et les rendent malades. Elles nous isolent et nous convainquent qu'on est seuls. Elles nous surveillent et s'assurent qu'on trouve un sens unilatéral aux irréconciliables contradictions imposées de nos quotidiens, en tentant de rendre ceux-ci anesthésiés au point où on sent même plus l'odeur de nos propre pets. 

Je pense à Matthieu avec une bienveillance qui a le goût de secouer son système cognitif dissonant. Je trouve toujours ça décevant de voir quelqu'un d'aussi mal emmanché dans autant de discordance. Mathieu est gentil. C'est peut-être aussi un meurtrier.

Par chance, Yves se lance dans une tirade qui me sort de mon indigestion analytique. 

Je laisse ses mots tomber tranquillement. Je me dis que je suis vraiment chanceux d'être tombé sur lui aussi. Et que c'est vraiment beau son refus intuitif d'intérioriser la surveillance et de s'abandonner à ses élans, de transformer l'espace autour de nous qui serait supposé régner sur la poésie. Ce doit être par là qu'il faut prendre le taureau par les cornes. C'est peut-être la poésie, jusque dans les moindres recoins de son sens large et dans toute sa potentialité insolente urgente et insurgente, qu'il faut se réapproprier, se partager. Des potlucks d'émerveillements et  de blessures comme prétextes pour être ensemble, comme prétexte pour affirmer quelque chose qui sort d'une rationalité sociopathe et prétentieuse. Stimuler nos imaginaires, champs de luttes où peuvent et doivent pousser autres choses que des monocultures, car d'imaginaire il n'y a dans le capitalisme que la financiarisation et les dettes. Imaginons et n'ayons pas peur des contradictions, car bien qu'il en déborde, c'est une des seules choses dont le néolibéralisme n'a pas encore le monopole.

Faire face aux contradictions. Pas dans le but de les faire disparaître, mais de choisir celles qui nous plaisent. De dérencher celles qui s’imposent à nous.

Parce que c'est dans les contradictions qu'on retrouve les rires les plus croustillants, le nœud du jeu,  l'expérimentation et l'humilité Matthieu est fin. C'est peut-être un meurtrier. C'est un douanarchiste sympathétique. 

 

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1 Voir   « Âge de pierre, âge d'abondance. L’économie des sociétés primitives », Marshall Sahlins