Ces trois textes sont tirés d'un recueil publié au printemps dernier, qui faisait suite à une retraite d’une semaine en mixité choisie sans hommes cis au cours de l'été 2018.

L’adage de la suite est maintenant visible mais s’étiole en brèche
C’est cet avenir - incertitude vacante
qui me plaît d’imaginer habiter
Cette recette, c’est une première fois
Elle est trop homogène mais la forme me plaît
La confiance, telle qu’elle peut prétendre exister dans le monde
se rapièce par petits morceaux
L’angoisse de la rencontre
fuie par les constructions sociales défaillantes du XXIe
fuir    ne pas y arriver        y arriver un peu
L’Autres
La peur qui essaie de s’immiscer n’est pas dans mon camp
Du moins elle ne doit pas l’être
C’est structurel :
la manipulation se fait par la peur
Si elle s’immisce jusqu’à l’invasion,
Rien ne se passera
Pianoter les paroles au gré des silences
Ce n’est pas nos cicatrices qui importent mais ce qu’on construit - avec ou sans elles -
Non                              noN
On ne parle pas de vous
Une force qui ne saurait s’énoncer
Pleine de brisures et de failles puisque où il y a puissance, il y a fragilité
La craindre serait donc une entrave à sa poursuite.

 

Absences

 

À posteriori, durant certains de nos debriefs et en planifiant le contenu de ce zine, on a réfléchi aux absent-es de la semaine, et plus souvent qu’autrement aux absent-es de nos milieux. Sans grande surprise, ça a mis en lumière que plusieurs réflexions sur nos pratiques sont encore à approfondir, où l’on doit se mettre en jeu, faire un réel travail autocritique.

  • L’intergénérationnel et les camarades plus âgées qui n’étaient pas/peu là (Est-ce une lacune au niveau des invitations? Qu’est-ce qui repousse/empêche les personnes plus âgées ou celles avec des enfants de venir? Est-ce que les sujets d’ateliers proposés sont d’intérêt pour des personnes ayant des capacités différentes (temps, énergies, etc). )
  • Les enfants peu présents (Évidemment, c’est pas facile de prendre une semaine de congé pour assister à une retraite dans le bois quand on vit avec des enfants, que pourrait-on faire pour rendre un tel évènement plus conciliable avec cette réalité? Au-delà de la réflexion plus générale sur l’accessibilité de nos espaces de lutte et de réflexions, qu’est-ce qu’on perd quand les kids et les adultes qui les entourent ne sont pas présent-es?)
  • Encore, à majorité, une gang de féministe blanches, éduquées… (As-t-on un réel souci de diversifier nos luttes? Est-ce que nos façons de définir ce que serait MAILLAGES, à prime abord, l’ont cantonné à une réplique des milieux anarcho-machins, ciblant une certaine micro-culture particulièrement nichée et répondant à ses propres codes et référents? Catch 22: on veut pas faire de tokenisation, alors on se sent mal d’aborder certains sujets ou certaines personnes, alors on reste entre nous pour pas faire de tokenisation.)
  • Cette fois-ci pas une absence mais une présence implicite, l’hétéronormativité, qui demeure encore structurante comme en témoignent les nombreux textes issus des rencontres en mixité choisie gouine et aussi de certaines dynamiques au sein du collectif d’organisation. (Qu’est-ce qu’on reproduit comme dynamiques hétéronormées dans nos milieux? Qu’est-ce qu’on intériorise? Pourquoi on se sent «à l’abri» de telles dynamiques en mixité choisie?)

 

Heurts

Il y a eu le pari, louable mais périlleux, d’avoir un comité d’organisation de Maillages relativement hétérogène. C’est ce qui, je crois, a permis une semaine dans le bois assez diverse, puisque les invitations se faisaient de bouche à oreille, par cercles d’amitiés et d’affinités. Mais cette hétérogénéité n’est pas allée sans clashes. Il y a eu de gros heurts entre plusieurs d’entre nous, quelques semaines avant Maillages, mais nous avons décidé collectivement de ne pas nous attarder sur les mésententes dans la mesure où elles n’affectaient pas l’organisation stricte de la semaine dans le bois, et de remettre au  retour les explications et les mises au point nécessaires.

C’est à ce moment qu’on a formulé une question : si on n’est pas ami.e.s, peut-on quand même travailler/s’organiser ensemble ?

Évidemment, il y a beaucoup de réponses à cette question selon les sensibilités de chacun.e. Ce qui semblait une évidence chez certain.e.s (Oui !), était plus difficile pour d’autres : pourquoi est-il impossible d’être ami.e.s ? Cette question subsidiaire était d’autant plus douloureuse qu’il y a effectivement eu, une fois les coordonnées politiques de chacun.e établies au début des rencontres de préparation, des moments de grande joie au sein du comité d’organisation. L’impression d’appartenir à une communauté unie dans la préparation d’un moment de sécession du patriarcat, c’est très fort, et nous étions portées par un principe très tôt établi comme une nécessité, après des débuts chaotiques où on était plusieurs à marcher sur des œufs : la bienveillance.

C’est là qu’est intervenue une confusion, je crois, entre bienveillance et amitié. En amitié, il y a une ouverture affective profonde qui permet de s’enfarger en étant récupéré par l’autre. La bienveillance, elle, rend l’ouverture politique possible sans que l’affectif ne soit nécessairement engagé - c’est ce qui nous permet d’être autonomes dans nos différences. Ça c’est la théorie. Après, il y a bien des affects incontrôlables à l’œuvre, et même s’il y a souvent dans nos milieux un désir inavoué de perfection quasi morale, force est d’admettre que nous sommes des créatures très imparfaites, surtout lorsqu’on en vient aux relations affectives.

Cette imperfection, c’est une chose à laquelle je tiens. C’est ce qui fait que nous sommes des êtres vivants, c’est ce qui crée le conflit nécessaire au changement. Et de la même façon, je tiens à l’impossibilité de l’amitié.

Retour après Maillages, donc. La cuisine d’été remballée, nous nous sommes assis.e.s pour reparler collectivement des conflits qui avaient émaillé la préparation de la semaine. Il y a eu une soirée de discussion, longue, sentie, extrêmement émotive. Certaine.e.s qui devaient partir pour régler d’autres affaires sont revenu.e.s pour reprendre la discussion qui a duré tard dans la nuit. Tout au long, j’ai été émerveillée de voir que la bienveillance qui avait permis Maillages était à nouveau à l’œuvre ce soir-là, malgré la difficulté des sujets abordés. À la fin de la soirée, qui s’est terminée par épuisement plus que par résolution concrète, il était devenu plus évident que jamais qu’il n’y avait pas d’amitié possible entre certaines personnes du collectif.

Quid de la suite, alors ? Si on n’est pas ami.e.s, peut-on quand même travailler/s’organiser ensemble?

Il y a eu évidemment la question des suites de Maillages. Beaucoup de gens, porté.e.s par la semaine passée dans le bois, ou par ce qu’ils/elles en avaient entendu, nous avaient demandé s’il y aurait une autre édition l’été prochain. Or il nous est apparu très vite que le collectif dans sa forme actuelle ne serait pas à l’origine d’un second rassemblement. On s’est dit que si le désir perdurait, il serait beaucoup plus fort, politiquement, que d’autres personnes prennent en charge l’organisation d’une autre semaine, en invitant d’autres gens, d’autres milieux...

Il y avait aussi un peu de fatigue pour certain.e.s, et l’envie de se consacrer à d’autres choses, sans compter, il faut se l’admettre, une incapacité à savoir comment naviguer les eaux des conflits qui nous minaient.

Dans l’intervalle, il y a surtout eu la volonté de mettre en œuvre cette publication.

Nous avons donc eu une deuxième réunion du comité d’organisation, où plusieurs personnes, dont moi, ont énoncé parfois avec force l’essoufflement qui avait suivi la première réunion, et l’incapacité à poursuivre la discussion sur les conflits en collectif: encore une fois, était-il possible, sans être amies, de travailler/s’organiser ensemble ? D’assumer le conflit en notre sein, d’accepter qu’il n’y aurait pas de résolution immédiate, tout en ayant confiance que, le temps passant, les coins pourraient s’arrondir (ou non) ?

Évidemment, la réponse est beaucoup plus simple pour les personnes moins impliquées, ou capables de déployer le moment voulu la carapace nécessaire pour endurer les moments moins agréables, les non-dits, les agressions micro et macro.

Et si, collectivement, nous avons décidé d’aller de l’avant et de passer à la planification de la publication sans rouvrir la discussion sur les conflits, je comprends que certain.e.s se soient senti.e.s laissé.e.s pour compte. Moi, je me demandais : comment faire pour qu’un collectif ne se retrouve pas pris en otage par une situation comme celle-ci (attention, je parle de situation, pas de personne !) ? Comment faire pour continuer à avancer, créer, fabriquer, lutter, sans couler avec le mal-être des un.es ou des autres? Je crois que la réponse se trouve dans les amitiés. Ce qui n’est pas possible dans un collectif de travail avec une volonté productiviste, (et donc très différent d’un collectif de care ou de self-care), doit trouver refuge dans les amitiés qui se créent à travers la lutte. Nous avons une responsabilité très forte envers nos ami.e.s et nous-mêmes, qui implique de nous mettre en jeu personnellement, sans éviter les difficultés, et en allant chercher de l’aide lorsqu’on est démuni.e, ou en sachant rompre les liens qui nous étranglent. J’ai du mal à croire qu’il s’agit d’une œuvre collective. Un collectif comme le nôtre est là pour mettre en œuvre les conditions possibles à l’éclosion ou la consolidation des amitiés grâce auxquelles nous trouverons la force d’ébranler le patriarcat et, plus largement, les rapports de pouvoir. La conclusion temporaire est donc celle d’une impossibilité. Nous n’avons pas su faire en sorte que tout se passe bien, que tout le monde se sente bien. Mais je sens encore la possibilité de la bienveillance, le désir de continuer à avancer le temps d’un dernier projet ensemble. Si vous avez ce livre entre les mains, c’est que nous aurons réussi.