Ces deux textes sont tirés d'un recueil publié au printemps dernier, qui faisait suite à une retraite d’une semaine en mixité choisie sans hommes cis au cours de l'été 2018.

 

 

À nos ami.es féministes hétéras

nous avons été à vos côtés dans les luttes depuis des décennies
nous vous avons accompagné.es
soutenu.es
dans les rues pour l’avortement et l’autonomie corporelle
dans les chambres à coucher pour dénoncer vos compagnons cis violents
nous avons hurlé
nous avons gémi
nous avons torché vos kids
nous avons été les oreilles attentives de vos dynamiques relationnelles et sexuelles violentes, ces violences engendrées par l’hétéronormativité systémique
nous sommes écoeuré.es
écoeuré.es d’avoir à justifier la nécessité de nos espaces en mixité gouine
écoeuré.es de votre lesbophobie intégrée que vous refusez de reconnaître
écoeuré.es de vous voir participer à l’hétéronormativité ambiante tout en feignant d’être de bon.nes allié.es
écoeuré.es que vous vous sentiez exclu.es des mouvances et floraisons gouines (et non, tout ne peut pas t’appartenir)
écoeuré.es de batailler pour que la vie et les résistances féministes ne tournent pas autour de vos enjeux d’hétéras
écoeur.ées de ne pas vous voir à nos côtés dans des luttes qui sont celles des gouines
et qui sont aussi
des luttes féministes.

 

Maillages à reculons

« Is this feminist struggle? »

Mes amies jouent à « is x feminist struggle? ». Ce n’est pas très compliqué. Il n’y a pas vraiment de règle. Il suffit de poser la question. Je crois que ça a commencé comme une blague. « Est-ce que participer à Maillages est un acte de lutte féministe? » « Est-ce qu’arrêter de se raser est un acte de lutte féministe? » « Est-ce qu’un contingent sans hommes cis dans un black bloc est un acte de lutte féministe? »

C’est quoi la lutte féministe? Ça fait longtemps que j’ai arrêté de me poser cette question. Elle est devenue gênante, frustrante. Pendant un temps, pour moi, la « lutte féministe » a consisté principalement en des critiques et des attaques des gens qui m’entouraient. C’était plus facile parce que c’était proche. Pour abattre le patriarcat comme système social, on peut commencer par s’occuper de ses manifestations quotidiennes, entre nous. Mais souvent ça carburait à la honte, à la répression, à la victimisation. On butait sur toujours et encore sur les mêmes obstacles parce qu’il y avait une explication par défaut, basée sur l’identité genrée des personnes impliquées. Éventuellement, on a voulu explorer autre chose. Le féminisme a fini par cesser d’être une trame narrative majeure pour laisser place à d’autres sortes d’histoires. On s’est mis à parler de misère affective, de modes relationnels, d’affects, en évitant de s’inscrire dans la binarité du genre.

« Le personnel est politique »

J’ai assisté à des petites révolutions entre les gens grâce à cette attention portée aux rapports interpersonnels. J’ai vu s’épanouir des sensibilités et des relations profondément engageantes et transformatrices. Valoriser la prise de conscience critique a permis de développer une réflexivité qui favorise le travail de soi et entre les sois. On apprend à faire attention, à prendre soin, à faire l’expérimentation de nouvelles pratiques. Les luttes sont marquées et orientées par des préoccupations quant aux manières de faire. On cherche à se défaire de nos héritages coloniaux, patriarcaux, capitalistes. Or, cette lame est à double tranchant. D’un côté on se donne les capacités de mieux vivre et lutter collectivement. D’un autre côté, la création de ces nouvelles normes rend souvent plus difficile d’agir ou de parler avec des gens qui ne les connaissent pas ou ne les maîtrisent pas. Puis, même entre nous, ces normes deviennent des espaces de contrôle et on se met à se policer les unes les autres.

Comment éviter que les perspectives féministes et queers ne fassent que renforcer des subcultures, qu’elles nous isolent dans des petites sphères sociales radicales? Comment éviter qu’elles ne soient le lieu de jeux de pouvoir et de contrôle qui nous rendent impuissantes, anxieuses, amères? Est-ce que « le personnel est politique » est une idée qui porte aujourd’hui encore un potentiel libérateur et transformateur comme c’était le cas il y a quelques décennies, avant la généralisation des politiques anti-oppression? Comment ces perspectives nous dotent-elles de capacités pour adresser des enjeux non seulement au niveau local, mais aussi par rapport à des configurations politiques et économiques larges?

Ambivalences

Quand je reçois l’invitation à Maillages, je ne sais pas trop quoi en faire. En quoi ça consiste un rassemblement féministe large? J’ai peur que ça ne soit organisé en réaction au comportement des hommes d’un milieu dont je ne fais pas partie et que mes sensibilités soient en porte-à-faux avec les gens présentes. J’ai envie de penser les questions de genre avec les hommes, de parler de masculinité toxique et de sensibilité. J’ai peur que l’invitation soit basée sur une identité « non-homme-cis » commune qui lisse les différences et les tensions politiques.

Si l’objectif de ce rassemblement consiste à s’organiser politiquement ensemble, j’ai des doutes. Dans les quelques dernières années, j’ai des rapports d’organisation surtout conflictuels avec le milieu dont font partie celles qui ont lancé l’appel pour Maillages. On a réussi à sortir de dynamiques toxiques en arrêtant d’essayer de se convaincre de la justesse de nos positions stratégiques respectives. Pourquoi aller se coincer une semaine dans le bois ensemble et raviver de vieux conflits?

Je vais au rassemblement un peu à reculons, j’ai peur de la haine des femmes entre elles et des dynamiques de compétition. Mais je sais qu’il y aura aussi beaucoup d’autres personnes avec qui je me sens en puissance, capable de vulnérabilité dans la parole et dans l’action. D’ailleurs, je n’ai jamais participé à un rassemblement d’organisation politique sans la présence d’hommes cis. L’inconnu attise la crainte, mais aussi beaucoup de curiosité.

Foutre le trouble

Au milieu de la semaine, des gens de différentes bandes se réunissent autour d’un feu pour discuter d’un conflit de tendances politiques qui a marqué les dernières années. Certaines personnes présentes sont au cœur du conflit alors que d’autres n’en ont peut-être qu’entendu des échos.

La conversation débute avec un rythme irrégulier. On cherche à définir le sujet, à s’expliquer ce qu’on veut dire par « conflit entre les tendances ». Je peux sentir une certaine gêne dans le cercle à nommer des événements spécifiques. D’un côté, ce n’est pas clair avec la composition du cercle de discussion s’il vaut mieux adresser plus généralement ce type de conflits, ou bien les particularités de celui qui est le prétexte pour cette conversation. De l’autre, je pense qu’on a peur de raviver des vieilles blessures et des mécanismes de défense et d’attaque. Peut-être aussi que c’est difficile de commencer à raconter ce qu’il s’est passé parce qu’il y a beaucoup d’expériences différentes.

En fait, pendant un très long moment, les interventions concernent la dynamique souhaitée pour la présente conversation. Je sens qu’on a un besoin d’approcher avec sensibilité le sujet, d’inviter les gens présents à parler avec bienveillance et avec soin, à écouter avec attention et respect. Pas question de rentrer dans le vif du sujet à froid. Tourner autour du pot, à ce moment-là, c’est une stratégie d’approche sensible.

Les histoires racontées sont abordées sur l’angle des expériences personnelles, même quand il s’agit de réflexions stratégiques. Il n’est pas question d’argumenter ou de chercher à se convaincre, à savoir qui a (eu) tort et a (eu) raison. On raconte comment on s’est senti, comment on avait pu être blessées, comment on a pu manquer de considération. Puis, on s’écoute raconter directement le déroulement de différents événements. Pourquoi tel ou tel geste a été posé, telle décision prise. À l’époque l’information circulait surtout à travers des ouï-dire ou des propos rapportés. On explore des incompréhensions, puis éventuellement chercher à comprendre quelles sont nos différences stratégiques ou politiques. Qu’est-ce qu’on pense? Avec quoi on est en désaccord? Qu’est-ce qu’on valorise dans un contexte de lutte? Quelles formes devraient prendre des actes de solidarité?

C’est la première fois que je prends part à une conversation avec un aussi grand groupe où on essaye d’adresser les conflits et les modes relationnels entre différents milieux. Il y a une petite voix à l’intérieur de moi qui pense que ça ne se serait pas passé si les hommes avaient été présents.

Déjà, je crois que tenir un rassemblement politique d’où sont absentes la moitié des personnes normalement présentes change les dynamiques, que ce soit au niveau des discussions ou des interactions informelles qui parsèment la semaine. En plus, on n’intervient pas sur n’importe quelle variable : le genre est un des dispositifs les plus forts qui organise les rapports sociaux. Comme le dit une amie, on n’a pas fait un rassemblement sans experts comptables quand même! Maillages fout un sacré coup de pied dans la normalité.

L’absence d’hommes cis impacte profondément les dynamiques dans un rassemblement politique. Mais qu’est-ce qui change quand les hommes cis sont absents? Mon premier réflexe est de chercher à expliquer ce qu’avaient en commun les gens présentes au rassemblement. Je voudrais affirmer avec passion féministe que « ce qui se passe est plus sensible, plus ancré dans l’expérience, qu’il y a plus de care… » et éviter les critiques de l’essentialisme en le cachant sous le couvert de la socialisation genrée. Mais ça serait trop simple, ça sonne trop comme « C’est mieux quand les mecs ne sont pas là! C’est eux le problème. »

Je crois qu’il faut plutôt chercher du côté de cette absence, de ce manque. Dans notre réalité, le masculin existe comme neutre, comme forme qui attire l’attention, qui ordonne les rapports et détermine comment on se positionne. Se rassembler sans la présence d’hommes cis, c’est déplacer le centre, élaborer un nouvel agencement des rapports. Même si on est toutes des personnes fortes qui se tiennent debout, qui s’organisent, qui réfléchissent, on reste affectées par le genre et par le patriarcat.

Maillages a permis de court-circuiter ces différentes formes d’interactions qui se produisent quand les hommes cis sont présents. Peut-être que c’est plus facile d’avoir des conversations où on mélange partage de senti et réflexions théoriques ou stratégiques. Peut-être qu’il y avait plus d’espace pour que certaines prennent la parole alors qu’elles se seraient retenues en d’autres contextes, ou qu’elles auraient arrêté d’écouter, ou qu’on n’aurait pas répondu à leurs interventions. Peut-être que mon amie aurait passé la moitié de son temps à s’engueuler avec son chum et l’autre moitié à réparer les pots cassés, trop épuisée pour participer.

On ouvre d’autres possibilité d’élaboration de connaissance et de sens parce qu’on change nos capacités à articuler des idées, à partager des expériences, à se poser des questions, à agir les unes avec les autres. L’absence des hommes force à remplir le vide avec autre chose, à recomposer le plein.

Maillages a créé un contexte où j’ai pu avoir des discussions avec des gens que j’ai côtoyés dans les dernières années sans jamais leur adresser la parole. Je dois dire que je parle surtout aux hommes des autres milieux, bien que mes relations au quotidien et dans l’organisation se fasse majoritairement avec des personnes non-binaires et des femmes. C’est cliché, non? Le politique, les rapports publics entre les groupes, c’est l’espace des hommes, ça passe par les hommes. C’est une zone de confort, parce que je dois dire que je ressens ces vagues sentiments de compétition et de peur par rapport aux femmes et aux queers, particulièrement quand iels sont à une certaine distance. Alors la mise en place d’un espace d’organisation et de réflexion politique large en mixité choisie, sans hommes cis, m’a permis de renforcer ou d’amorcer des relations d’organisation avec des femmes et des queers d’autres milieux. Je ne crois pas être la seule. Dans les derniers temps, j’ai entendu plusieurs personnes tenir le même genre de propos.

En plus, Maillages m’a révélé qu’on peut discuter en grand groupe avec franchise de conflits stratégiques et théoriques sans que ça ne devienne une guerre de tranchées, en faisant attention aux différentes histoires et sensibilités. Ça nous amène à avoir plus de compassion et de compréhension, à naviguer les conflits et à mieux trouver comment collaborer ou limiter notre engagement, pour nourrir la résilience et la créativité des individus et des milieux.

Les formes d’organisation qu’on choisit de mettre en place comptent pour beaucoup dans la manière dont on arrive à agir ensemble. Elles impactent notre capacité à nous ouvrir, à partager, à oser nous engager et à agir hors de nos habitudes et de nos zones de confort. Organiser un rassemblement large, avec différentes tendances et milieux, sans les hommes cis, était un pari risqué. Je pense qu’il a porté fruit. Maintenant, il n’en tient qu’à nous de continuer le long travail d’élaboration politique que ce rassemblement a contribué à nourrir. Continuons à mettre en place les conditions qui permettent de réactualiser nos rapports, de saboter les images figées qui aiment suffoquer le réel, et composons nos luttes et nos vies avec nos différences.