Ces deux textes sont tirés d'un recueil publié au printemps dernier, qui faisait suite à une retraite d’une semaine en mixité choisie sans hommes cis au cours de l'été 2018.

Écrire en rétrospective sachant que la mémoire est sélective,

Maillages pour moi n’aurais pas été autant significatif s’il n’y avait pas eu ce moment de rencontre gouines et toutes les discussions préalables et toutes les discussions subséquentes.

Prise dans l’organisation et les discussions j’étais sur le point d’encore oublier cette partie de moi, fondatrice, personnelle mais hors-normes.

Celle qu’on dévalorise sans s’en rendre compte à force d’être minoritaire. Cette partie de moi qui crie avec une guenille dans la bouche. Qui s’essouffle, s’oublie et resurgit sans diplomatie. Elle veut rencontrer ses paires, parce que même sous tous ces grands ismes et queer, elle se sent encore seule. Gouine gouines gouines elle crit. Ses cris ont des échos… échos lesbophobes, échos exclusifs mais au loin sur la montagne, on entend gouines! Gouines! gouines! Elles y sont, gouines trans, gouines anglos, gouines anarcha-féministes, gouines androgynes, gouines fem, gouine gouine et les gouines gouines gouines et les tout ça en même temps.

Y’a de la puissance dans toute cette diversité qui nous unit. Et dans cette diversité, y’a du commun et y’a surtout la nécessité de se reconnaître, de partager et le désir de recommencer.

 

 

On fait tu un safe space?

Quelques mois avant Maillages, une discussion sur les safe space ou plutôt les safer space s’est imposée à nous. Nous n’avions pas abordé ce sujet collectivement jusqu’alors, peut-être volontairement d’ailleurs. En effet, l’idée des safer space nous évoquait surtout des questions, des doutes, voire des critiques. Alors, est-ce qu’on organise un safer space ou pas? Qu’est-ce que cela implique politiquement? Quelle est notre capacité à mettre en place un tel espace? Quels sont les besoins spécifiques et généraux auxquels il ne faudrait surtout pas oublier de penser en organisant la semaine? Qu’est-ce qui est de l’ordre de notre responsabilité en tant que groupe organisateur et qu’est-ce qui est tout simplement hors de notre contrôle? Quel climat a-t-on envie d’instaurer dès le début? Ces questionnements soulèvent de multiples enjeux à la fois théoriques et pratiques, que nous allons tenter de retracer dans ce texte.

On s’est d’abord entendu.e.s sur l’envie que les débats, les conflits, les sauts d’humeur puissent exister à Maillages. Mais comment laisser à la colère la place de s’exprimer, tout en créant un climat de dialogue? Et comment miser sur l’écoute et le respect, sans étouffer la violence vécue par certain.e.s? Comment favoriser un espace où l’on se sente en confiance et en mesure de partager des expériences et des points de vue, tout en visibilisant et en travaillant activement à renverser les rapports de pouvoir qui nous divisent? Comment parvenir à mettre en échec les rapports de pouvoir sans se contenter de les pointer du doigt ou de les aménager? Et aussi, jusqu’où étions-nous prêt.e.s à nous mettre en jeu en cas de conflit violent? Très concrètement, qu’est-ce que cela implique en termes d’outils de discussion ou de résolution de conflit à mettre en place, d’aménagement de l’espace, etc.?

Au fil de nos discussions, la bienveillance est alors apparue comme une attitude intéressante que nous avions envie de mettre en pratique, nous avons alors remanié ce concept pour le faire nôtre. Nous y voyons une manière à la fois de reconnaître le fait que le conflit est inhérent à la vie politique, tout en affirmant notre responsabilité mutuelle les un.e.s vis à vis des autres. Nous avons alors orienté nos réflexions et nos pratiques vers l’autonomie collective, avec le désir de nous mettre en jeu pour bâtir des solidarités, plus que de créer des espaces pacifiés. En ce sens, nous avons par exemple décidé qu’il n’y aurait pas de personnes en charge de la sécurité ou du senti, mais que les événements, ou situations nécessitant une forme d’intervention, seraient gérés collectivement. Si un tel choix peut paraître comme une forme de désorganisation, il relève en fait d’un long processus de réflexion, nous ayant mené à décider de permettre au groupe qui se formerait sur le moment de définir ses propres façons d’expérimenter le conflit.

Mais l’autonomie collective n’évacue pas la question de notre rôle particulier, en tant que groupe organisateur. Nous nous sommes demandé jusqu’où souhaitions-nous aller dans la tentative de combler les besoins particuliers de chaque personne participant à la semaine. Certain.e.s ont alors été prises de peur face au fait de ne pas être à la hauteur des attentes qu’une telle semaine pouvait générer. Très concrètement encore, cela nous a amené.e.s à réfléchir à la liste des besoins que nous considérions comme étant indispensables à prendre en charge en amont, ainsi qu’aux façons de collectiviser cette charge, sans que ne se produise une division inégalitaire des tâches. Et on ne voulait ni prétendre répondre à des besoins que nous ne serions pas en mesure de combler, ni chercher à parer à l’avance à d’éventuels besoins qui ne seraient peut-être pas effectivement ressentis.

On s’est donc entendu.e.s sur l’idée de lancer un formulaire d’inscription dans lequel les personnes participantes pourraient mentionner leurs besoins et on a décidé de gérer au cas par cas, dans la mesure de nos capacités. Nous tenions par contre à organiser formellement le gardiennage des enfants et la prise en compte des régimes alimentaires, ça, on considérait que c’était le minimum. Par ailleurs, on a aussi émis l’idée d’aménager un sober space, qui ne s’est finalement pas concrétisé, aucune demande en ce sens n’ayant été formulée. En fait, peu de demandes spécifiques nous ont été adressées.

Et tout en accumulant les tâches à faire pour être certaines de ne rien oublier, on s’est envoyé des podcasts et des zines sur les safer space. On s’est appelé.e.s, on s’est écrit, on s’est rencontré.e.s pour en parler, on en a aussi discuté avec plusieurs ami.e.s. Ces réflexions partagées nous ont poussé.e.s à nous interroger plus largement sur d’autres termes souvent employés au cours des discussions entourant les safer space et dans nos milieux féministes en ce moment: sécurité, limite, malaise, victimisation, trauma, etc. Ces notions qui font appel à l’expérience de l’agression, un registre de l’ordre du tabou. En effet, lorsque des personnes expriment un malaise, un trauma, ou ne pas se sentir safe, nous nous interdisons souvent de demander pourquoi et d’en discuter, par crainte de faire violence à la personne qui devrait alors se justifier. On s’est beaucoup questionné.e.s sur la tendance, que l’on observe parfois dans nos milieux, à utiliser des termes très forts et psychologisants, qui ne décrivent pas nécessairement comment les choses nous affectent en vrai. Le ressenti personnel devient alors un argument d’autorité, ce qui a pour effet de couper court aux échanges, de personnaliser les conflits et en bout de ligne, de les dépolitiser. On a réfléchi aux façons dont ces termes peuvent des fois être récupérés par des personnes privilégiées pour améliorer leur confort personnel et éviter la confrontation. Cela nous a particulièrement questionné: qui a la capacité d’exprimer ses limites et surtout, de les faire entendre et respecter? En parallèle, on a aussi réfléchi à ces situations qui nécessitent effectivement d’intervenir sans poser de question, de faire cesser un comportement ou un discours oppressif sans attendre de la personne visée qu’elle ne se justifie. On s’est demandé en cela ce qu’implique le fait d’être allié.e.

Face à cette avalanche de questions auxquelles on ne savait et, en fait, on ne voulait pas nécessairement répondre et par là imposer un sens aux personnes qui allaient participer à Maillages, on a décidé de tenir une discussion sur les safer space en début de semaine, pour réfléchir ensemble à la façon dont on voulait que tout ça se concrétise ici et maintenant. Nous voyions cette discussion comme une façon de tracer ensemble les contours de cet “espace de bienveillance” et de tendre vers une meilleure inclusivité.

Et disons-le, les milieux militants fonctionnent avec leurs propres normes en matières de comportement, de langage, mais ces lignes de conduite restent souvent implicites. Il n’est donc pas rare que des personnes venues de l’extérieur d’un milieu transgressent certains codes, voire choquent ou blessent, sans pour autant être mal intentionné.e.s. Comment ne pas tomber alors dans le piège de la police du langage et de la surenchère de la pureté? Nous voulions réfléchir aux manières de ne pas nous laisser bercer par l’illusion d’une sécurité garantie uniquement par l’homogénéité du groupe et de fait, l’exclusion de toutes personnes qui ne se conforment pas à ses normes. Et puis cette homogénéité reste en fait relative, puisque les espaces en non-mixité ou en mixité choisie féministes, peuvent en fait être très hétérogènes sous de nombreux aspects (genre, sexualité, race, classe, etc). Au vu de ces critiques, nous partagions davantage l’envie de bâtir un espace à travers lequel nous mettre en jeu et créer de la force collective, plutôt que d’aménager une zone de confort. On voulait se faire confiance et avoir confiance aux personnes qui allaient répondre à l’appel. On avait envie de partir d’un climat de solidarité plutôt que de peur.

Une conclusion à laquelle nous sommes arrivé.e.s est que chaque moment de rencontre est susceptible d’impliquer des besoins différents. La tentative de rendre Maillages un lieu d’échanges et de bienveillance a probablement été positive pour certaines personnes et peut-être critiquable par d’autres. Les outils qui ont été mis en place par les participant.e.s de Maillages ainsi que ceux proposés par le collectif d’organisation sont contextuels et tentaient de répondre aux besoins et désirs des personnes présentes. Nous aimerions par le fait même rappeler l’effort collectif que chacun.e a mis durant Maillages, pour tenter de rendre cette semaine la plus accessible possible.

Mais certaines questions persistent aujourd’hui dans nos discussions. Par exemple, comment tracer la ligne entre ce qui relève de rapports de pouvoir et ce qui a trait au confort individuel et parfois à l’exercice d’un privilège? Et comment ne pas repousser dans la sphère des attentes individuelles, des besoins qui sont produits par des rapports de pouvoir? En bout de ligne, comment démêler le personnel et le politique, alors que nous nous acharnons continuellement à démontrer leur complexe intrication.

Les safer space étaient peut-être en fait le premier sujet sur lequel personne, au sein du groupe organisateur, n’avait une position claire et définitive — l’enjeu qui a suscité le plus de réflexions, qui nous a habité.e.s presque quotidiennement. La thématique à partir de laquelle, en fait, on prenait le temps d’apprendre ensemble et qui nous a permis d’arriver à une forme de consensus sur comment on voyait Maillages. Le sujet qui nous a peut-être le plus permis d’exprimer nos envies, nos besoins, nos limites et nos forces.