«Les animaux le font pas, alors pourquoi nous on devrait le faire? Pouvez-vous même imaginer un grizzly queer? Ou un saumon ou une chouette lesbienne?» - extrait d’une lettre envoyée à Dean Hamer, coauteur de The Science of Desire : The Search for the Gay Gene and the Biology of Behavior.

 

Depuis quelques temps, les révélations pleuvent sur à quel point beaucoup d’animaux sont queers. J’utilise ce terme de manière exagérément générale pour parler de la vaste diversité de caractéristiques et de comportements affectifs, sexuels, de séduction ou d’organisation familiale qui défient les normes de leur propre espèce, ou de l’hétérosexualité qu’une certaine compréhension de l’évolution voudrait absolue.

Le point de départ de cet article est une question : Où étaient les scientifiques durant toutes ces années où on répétait inlassablement que l’homosexualité n’était pas naturelle et donc une horreur sans nom?

Nombreuses ont été celles qui ont contrecarré cet argument en objectant que la logique «naturel = bien, pas naturel = mal» était tout simplement fausse et absurde. Ce n’est que très tard toutefois que des voix se sont élevées pour dire aussi «d’ailleurs, plein d’animaux sont gays». En effet, comme on le sait maintenant, les comportements homosexuels sont omniprésents chez une panoplie d’espèces d’insectes, d’oiseaux, de mammifères, de reptiles, de poissons et d’amphibiens. N’importe quel être humain s’attardant à étudier leur comportement finira par tomber sur des interactions de ce type. Mais les scientifiques se sont tues. Pourquoi? Parce qu’iels se disaient «les comportements sexuels des animaux sont aussi culturels que les nôtres et ainsi ne réfutent pas l’affirmation»? Je ne crois malheureusement pas.

Joan Roughgarden, l'auteure de Evolution's Rainbow, non plus. Elle considère en effet que «le silence scientifique sur l’homosexualité chez les animaux équivaut à une dissimulation, délibérée ou pas». C’est ce que nous étudierons dans cet article, particulièrement dans les exemples 3, 4 et 5. Commençons d’abord par deux exemples qui nous rappelleront que la science n’est ni enseignée, ni pratiquée dans un monde social séparé du reste. Les scientifiques, comme les juges d’ailleurs, sont des humain-es qui transportent dans leur profession un système de croyances, des idéologies, des normes et des valeurs qui concordent plus souvent qu’autrement avec les croyances, idéologies, normes et valeurs dominantes de leur époque. Dans la situation qui nous intéresse, il peut s’agir, comme dans l’exemple no.1, d’une homophobie décomplexée, autant qu’il peut s’agir, comme dans l’exemple no. 2, d’un hétérosexisme rampant que des bonnes intentions ne suffisent pas à contrecarrer.

 

Exemple no. 1 - Notes sur l’apparent déclin des standards moraux chez le lepidoptera : « Cela nous offre un triste reflet de notre époque de voir les journaux nationaux bien trop souvent remplis avec les détails sordides du déclin des standards moraux et des horrifiantes offenses sexuelles commises par nos camarades homo sapiens; Peut-être n’est-il pas étonnant que la littérature entomologique nous offre un reflet similaire en s’engouffrant dans la même direction. [...]

J’étais récemment au Maroc et j’ai passé un peu de temps autour de Oukaimeden dans les High Atlas Mountains au sud de Marrakech. Le 11 juin 1986, j’ai eu la chance de tomber sur une vigoureuse colonie de papillons Cyaniris semiargus maroccana émergeant à peine de leurs cocons dans des herbes hautes à environ 2600 mètres d’altitude. Après avoir pris quelques photos, j’ai observé un groupe de quatre mâles volant autour de ce que j’ai assumé être une femelle fraîchement sortie du cocon, posée avec ses ailes refermées près du sol. Cherchant à photographier la copulation d’une paire, j’ai attendu pour voir lequel des prétendants serait vainqueur, mais j’ai rapidement constaté que l’objet de leur attention et affection était aussi un mâle. Les mâles se combattaient les uns les autres et chacun courbait son abdomen dans une tentative frénétique pour entrer en contact avec l’abdomen du jeune mâle. [...]

La situation est devenue encore plus étrange quand une femelle toute fraîche est venue se poser avec ses ailes ouvertes sur un brin d’herbe moins d’un pied plus loin. Un des quatre mâles s’est approché, elle a immédiatement soulevé son abdomen et a fait vibrer ses ailes, mais après un examen très sommaire, le mâle est retourné vers le groupe et a continué à s’intéresser à son jeune compagnon. Durant l’heure suivante, j’ai vu trois autres groupes de mâles, l’un d’eux contenant huit individus, se comportant de manière similaire envers des mâles tout frais dont les ailes n’étaient pas encore sèches. [...]

Pour apaiser l’esprit du lecteur, je dois aussi rapporter avoir observé subséquemment un certain nombre de copulations de couples «normaux»; au moins, certains individus ont à cœur le futur de la colonie.»
Par W. J. Tennent, 1987.

 

Cet exemple est un cas intéressant parce qu’il est relativement récent et apparaît tellement grossier. Je trouve important de le partager ici pour ne pas oublier : ceci existe. Cette homophobie n’est pas représentative du tout de la norme dans le milieu de la littérature entomologique, comme le note d’ailleurs l’auteur dans les premières lignes, mais elle existe. Cet exemple pose par ailleurs la question : peut-on juger moralement les comportements des animaux maintenant qu’on reconnaît leur existence culturelle? Qu’on ne partage pas la colère de l’auteur face à ces individus papillonesques qui font fi des «lois naturelles» (entendre l’hétérosexualité) et ainsi mettent en péril «le futur de la colonie», c’est une chose, mais que penser du fait que ces mâles tentent d’interagir sexuellement avec un jeune mâle «fraîchement sorti du cocon», les ailes duquel, n’étant «pas encore sèches», ne lui permettent pas de s’échapper? N’en pense-t-on rien?

Contrairement au premier, le deuxième exemple met en scène des scientifiques avec de bonnes intentions et une claire ouverture d’esprit envers l’homosexualité. Il nous permettra d’observer ce à quoi font face des scientifiques qui arrêtent de se taire sur la question qui nous intéresse et de voir comment, malgré eulles, iels participent quand même à la marginalisation des couples homosexuels.

 

Exemple no. 2 - Les mouettes lesbiennes : En 1972, George et Molly Hunt vont faire une étude de terrain sur le comportement des goélands sur une petite île près de Santa Barbara en Californie avec un groupe d’étudiant-es. La découverte d’un, puis de plusieurs couples lesbiens monogames de goélands, faisant leur nid et élevant leur progéniture ensemble bouleverse les États-Unis. Iels publient leur résultat en 1977: 14% des femelles goélands de cette île se mettent en couple avec d’autres femelles. La réponse d'une partie de la société est brutale ; «L’$$ de vos taxes gaspillé pour étudier des mouettes lesbiennes» titre alors un article de journal ; «Quand la Russie attaquera, on n'aura aucun bombardier B-1 pour se défendre, mais on pourra mobiliser nos goélands gays, mettre Bella Abzug en charge et lancer notre grande contre-attaque», exprime quant à lui ce marchand assez en colère pour acheter un espace publicitaire dans un journal pour dire ce qu’il pense de tout ça ; «100% des goélands des cinq arrondissements de la ville de New-York sont hétérosexuels», assure de son côté un groupe de citoyen-nes.

George Hunt poursuivra les recherches contre vents et marées, rejetant les plaintes des conservateur-trices. Mais pour rechercher quoi? Les causes de cette homosexualité. En effet, il considérera d’abord que cette si grande occurrence de lesbianisme est probablement la conséquence de graves débalancements environnementaux. Il ne trouvera rien de concluant et on apprendra éventuellement qu’on retrouve à plusieurs endroits du monde des populations de mouettes dont un bon pourcentage sont lesbiennes. «Le monde est plein de mouettes lesbiennes». (Notons que selon le scientifique, le pourcentage donné en 1977 a descendu rapidement dans les années 1990 et qu’il y a beaucoup moins de couples de mouettes lesbiennes sur cette île aujourd’hui).

 

Cette idée voulant que l’occurrence de pratiques homosexuelles chez les animaux soit une anomalie et doive être attribuée à on-ne-sait-trop quel problème environnemental n’est pas nouvelle. C’est une variation de l’affirmation selon laquelle «l’homosexualité n’est pas naturelle». Au début du 20e siècle, on dira de l’homosexualité humaine qu’elle est un phénomène urbain causé par la pollution. Dans le même ordre d’idées, certains scientifiques attribueront aussi ce qu’ils nomment «l’efféminisation» des pygargues à tête blanche à la pollution. Dans un chapitre de Queer Ecologies, Di Chiro s’attarde spécifiquement aux situations de ce type, dénonçant le focus de plusieurs activistes influent-es luttant contre l’accumulation de produits chimiques dans l’environnement sur les genres, organes et sexualités divergentes plutôt que sur les graves problèmes de santé, comme les cancers des ovaires et des testicules, l’effondrement du système immunitaire, le diabète et les maladies cardiaques que ces produits chimiques causent.

Si ces deux exemples permettent de placer certains éléments de réponse à la question principale de cet article, les suivants rempliront les zones d’ombre. Dans les premiers chapitres de son livre, Bagemilh décortique différents éléments ayant concourus au mutisme des scientifiques sur la question de l’homosexualité. Il écrit : «Les discussions entourant l’homosexualité animale ont en fait été compromises, voire étouffées dans le discours scientifique à travers ces quatre processus : la présomption d’hétérosexualité, le déni terminologique des activités homosexuelles, la couverture inadéquate ou inconsistante du phénomène et l’omission ou la suppression d’information.»

 

Exemple no. 3 - La présomption d’hétérosexualité : «Après environ vingt minutes, j’ai réalisé que ce que j’observais était en fait trois baleines engagées dans des activités des plus érotiques! [...] Puis, un, deux et éventuellement trois pénis sont apparus alors que les trois baleines se tournaient en même temps. Manifestement, tous les trois étaient des mâles! C’était presque deux heures après qu’on les ait repérés [...] et jusqu’à ce moment j’étais convaincu que j’observais des comportements d’accouplement. Une découverte - et un rappel brutal - que les premières impressions sont souvent trompeuses.»
James Darling, «The Vancouver Island Gray Whales», 1977.

 

Exemple no. 4 - Le déni terminologique des activités homosexuelles : «Je tressaille encore face aux souvenirs du vieux bouc-D montant répétitivement bouc-S [...] J’ai appelé ces activités des boucs comportements agrosexuels, car d’affirmer que ces mâles avaient évolué jusqu’à former une société homosexuelle était émotionnellement au-delà de mes forces. De concevoir ces bêtes magnifiques comme “queers“ - Mon Dieu!»
Le biologiste Valerius Geist, cité dans Bagemihl 1999, p.107

 

Les termes qu’utilisent de nombreux scientifiques pour rendre compte des activités homosexuelles démontrent éloquemment leurs préjugés. Ainsi, «les morses mâles s’adonnent à des imitations de parade nuptiale” entre eux, les éléphants africains et les gorilles mâles pratiquent des simulacres d’accouplement”, tandis que les tétras des armoises femelles et les langurs et chimpanzés mâles participent à des pseudo-accouplements”. De la même manière, les bœufs musqués simulent la copulation”, les canards colverts du même sexe forment des pseudo-couples” et les rolliers à ventre bleu entreprennent de fausses” activités sexuelles. Les lions mâles feignent le coït” entre eux, les orangs-outans et les babouins mâles se prennent par derrière pseudo-sexuellement”, tandis que les cerfs mulets et les requins-marteaux se montent faussement”. Les bonobos, les macaques, les renards roux et les écureuils participent tous à des pseudo-copulations” avec des animaux du même sexe.»

 

Exemple no. 5 - La couverture inadéquate ou inconsistante du phénomène et l’omission ou la suppression d’information : «J’ai parlé avec plusieurs primatologues (anonymes à leur demande) qui m’ont dit avoir observé des comportements homosexuels, à la fois chez les mâle et les femelles, durant leurs études sur le terrain. Ils semblaient réticents à publier leurs données, soit parce qu’ils craignaient des réactions homophobes (mes collègues pourraient penser que je suis gay), soit à cause de l’insuffisance de leur cadre d’analyse pour intégrer ces données (je ne sais pas ce que ça veut dire).»
La primatologue Linda Wolfe, 1991.

 

Combien de fornications homosexuelles ont été observées sans être vues? Combien de fois a-t-on assumé avoir devant les yeux l’hétérosexualité incarnée alors qu’il n’en était rien? Combien de scientifiques ne voulaient pas voir ce qui allait tout complexifier, ce qui était incompréhensible, ce qui ne cadrait pas avec la théorie? Combien d’études sur la sexualité de telle ou telle espèce a réduit son champ d’analyse aux seules activités reproductives? Combien de scientifiques ont banalisé le sexe auquel iels assistaient : «Il a pris son compagnon pour une femelle»? Combien d’observations ont été dissimulées parce qu’embarrassantes? Combien d’autres «oubliées» pour ne pas faire face à la société homophobe? Combien de scientifiques ont manqué de courage?

Des tonnes.

Il va sans dire que ces quelques exemples ne sont que la pointe de l’iceberg des processus ayant participé à invisibiliser la présence d’activités sexuelles, de séduction et familiales non-hétérosexuelles et non-reproductives dans les études zoologiques. Un hétérosexisme systémique traverse l’histoire de la zoologie et implique un grand nombre de scientifiques. Ces scientifiques étaient, évidemment, perméables aux discours sociaux dominants et le savoir qu’iels produisaient était, évidemment, aussi le produit d’un contexte social.

 

En bref, voici beaucoup de matériel pour expliquer comment des choses aussi évidentes que les comportements homosexuels des animaux ont pu être niées et invisibilisées pendant aussi longtemps malgré la quantité astronomique d’occurrences. Cette situation peut servir d’exemple pour comprendre comment des pressions idéologiques peuvent activement restreindre les descriptions de la réalité et, par cette occultation, mouler une réalité illusoire débarrassée des éléments dérangeants, queers. L’enthousiasme exprimé dans l’introduction au projet bestiaire tient entre autres à cela : le barrage a cédé et on est maintenant submergé-es de toutes les observations faites mais tues durant si longtemps. L’illusion s’est affadie et on en est à déterminer à quel point les éléments dérangeants qu’on a voulus invisibles sont réellement dangereux pour l’ordre établi. À suivre.