« Ce que j'observe, chez l'espèce que j'étudie [les macaques], c'est une incroyable diversité sexuelle qui est très commune, je le vois tous les jours, et les théories de l'évolution traditionnelles traitant les comportements sexuels sont inadéquates et bien trop pauvres pour rendre compte de ce qui se passe réellement. »

-Le primatologue Paul Vasey

 

Où en étions-nous?

Dans le premier article de cette série, on apprenait que les animaux ont des affectivités et sexualités diversifiées et, pour beaucoup d'entre eux et elles, queers. Dans le deuxième article, on décortiquait comment ce fait a été dissimulé à travers une série de processus dans le monde scientifique et s'il est aujourd'hui largement accepté, on comprendra qu'il est toujours considéré déconcertant. En effet, ce qu'on réduira à « l'homosexualité animale » est empiriquement prouvée, mais la communauté scientifique peine toujours à l'expliquer. Dans ce troisième article, nous aborderons donc l'étape qui suit nécessairement la prise de conscience de ce fait « nouveau » : déterminer s'il concorde avec le système d'explication du réel qui prévaut, ici le paradigme de l'évolution. Si j'étais cynique, je dirais qu'après avoir échoué à nier une réalité, le système dominant n'a d'autres choix que de tenter de l'absorber.

Nous voilà donc à explorer la question de ce qui a été appelé le « paradoxe darwinien » de l'homosexualité animale. Nous commencerons par citer quelques définitions de ce paradoxe pour comprendre comment tout ceci a été problématisé. Nous jetterons ensuite un coup d'oeil aux théories les plus récentes offertes par la science moderne pour résoudre ce paradoxe. Puis, nous tenterons de donner des explications un peu moins simplistes face à l'existence des désirs queers.

 

Le Paradoxe Darwinien de l'Homosexualité Animale

Voici comment Andrea Camperio Ciani, professeure de psychologie évolutionniste à l'Université de Padova, Italie, explique l'enjeu : « Le padadoxe darwinien suggère qu'il est impossible de maintenir des gènes qui ne promeuvent pas la reproduction, comme dans le cas de l'homosexualité. Considérant que les homosexuel-les se reproduisent significativement moins que les hétérosexuel-les, les gènes favorisant ces traits devraient rapidement disparaître. » Marc Dingman, auteur de Your Brain Explained, livre de vulgarisation neuroscientifique, l'articule quant à lui de cette manière : « Puisque les homosexuel-les se reproduisent à un taux beaucoup plus bas que la population hétérosexuelle, on pourrait penser qu'une base génétique pour l'homosexualité – même si elle impliquait plusieurs gènes différents – aurait à présent disparu de notre bassin génétique. » Et pourtant, l'homosexualité pullule.

Vous conviendrez avec moi que c'est un paradoxe plutôt simple à résoudre, puisque deux de ses prémisses sont particulièrement faibles. D'abord, comme nous l'avons noté dans le premier article, plein d'animaux s'adonnant à des plaisirs homosexuels se reproduisent aussi hétérosexuellement, parfois même plus que leurs congénères strictement hétéros. Ensuite, il n'y a aucune certitude par rapport à l'existence d'une quelconque base génétique pour l'homosexualité.

Quoi qu'il en soit, c'est ce paradoxe que tente de résoudre une foule de scientifiques depuis quelques décennies et je pense qu'il vaut la peine de s'intéresser brièvement à leurs démarches et réponses. Cela nous permettra d'observer la conceptualisation de l'homosexualité qui a été produite en cours de route.

 

Evolution of Homosexuality, par Savolainen et Hodgson

Ainsi, la science moderne offre plusieurs réponses à ce paradoxe. Les plus populaires d'entre elles ont été regroupées par Vincent Savolainen et Jason A. Hodgson en 2016 dans un article intitulé Evolution of Homosexuality et nous allons prendre la peine d'en explorer quelques unes. L'article va comme suit :

« La plupart des théories se regroupent sous deux grandes catégories : les modèles génétiques et les modèles épigénétiques. Les modèles génétiques expliquent généralement la persistance d'une hypothétique variante génétique homosexuelle (allèle1) à travers les avantages évolutifs indirects de cette variante. Les modèles épigénétiques expliquent les comportements homosexuels comme les résultats de changements transmissibles par l'hérédité, dans les patterns d'expression génétique, qui sont dus à des modifications chimiques de l'ADN d'organismes en développement. »

Ouais bon, c'est pas limpide limpide, mais je vais essayer de vulgariser. Dans cette article, on synthétise en deux grandes catégories les explications qui sont données à ce « paradoxe » : celles qui expliquent par des processus génétiques comment la sélection naturelle n'a pas éliminé les gènes homosexuels et celles qui l'expliquent plutôt à travers des processus épigénétiques. Prenons des exemples parmi les nombreuses théories qui sont présentées. D'abord, explorons la théorie génétique appelée « sélection de la surdominance ». Cette théorie soutient qu'un hypothétique gène homosexuel (mâle) s'exprime parfois d'une manière qui offre une masculinité moindre à son hôte (c'est dans ce cas-là qu'il s'exprime comme homosexualité), mais qu'il s'exprime aussi parfois d'une manière à offrir une plus forte masculinité à son hôte (qui sera alors hétérosexuel et se reproduira beaucoup), permettant ainsi la transmission du gène en question.

De la même manière, la théorie de la « sélection sexuellement antagoniste » - il s'agit d'un autre « modèle » génétique - suppose que le gène de l'homosexualité masculiniserait ou féminiserait. Un allèle masculinisant augmenterait la « fitness » des mâles, c'est-à-dire leur santé physique, leur aptitude, en référence au « survival of the fittest » de Darwin, mais diminuerait celle des femelles qui en hériteraient en « causant l'homosexualité ». Inversement, un allèle féminisant aurait un impact négatif sur les mâles, les rendant plus féminins et ainsi moins « fit », alors que le même gène, détenu par des femmes, augmenterait leurs capacités et chances de reproduction. En bref, ces théories classent définitivement l'homosexualité comme un handicap, s'étendant sur le grave « coût évolutif » de cette variation, et tentent de trouver du sens à son existence en présumant que le gène qui cause cette nuisance cause probablement aussi son contraire chez d'autres individus qui se chargeront de le transmettre à leur populeuse progéniture.

Poursuivons la synthèse de cet article de Savolainen et Hodgson avec un exemple de théorie épigénétique. Dans celles-ci, on considère plutôt que l'homosexualité est causée par des « marques épigénétiques », qui sont des changements dans l'emballage de l'ADN et qui ont un impact sur le développement du cerveau et des organes génitaux des foetus. Dans la théorie de « l'effet maternel et paternel », on considère que des parents pourraient transmettre à leurs enfants des marques épigénétiques discordantes de leur sexe biologique, causant ainsi l’homosexualité. Ainsi, une mère pourrait donner à son fils ses propres marques épigénétiques (qui seront discordantes puisqu'elle est une femme et qu'il est un garçon), ce qui affectera son cerveau, lui transmettant les préférences sexuelles d'une femme, c'est-à-dire une attirance pour les hommes (c'est même pas des blagues, c'est comme ça que c'est expliqué). Inversement, un père peut donner des marques épigénétiques discordantes à sa fille. En bref, pour ces « scientifiques », l'homosexualité est une erreur qui ne cesse de se produire.

Dans les deux cas, on réussit à expliquer l'omniprésence de désirs homosexuels dans le monde animal et la survivance des gènes causant ce qui n'est vu que comme un obstacle à la reproduction par des mécanismes qui concordent avec la doctrine de l'évolution. Ce faisant, on conceptualise toutefois l'homosexualité de manière foncièrement négative et, maintenant le focus strictement sur la question de la reproduction, on néglige de réfléchir aux nombreux autres aspects de ces pratiques sexuelles. Malheureusement pour leurs défenseurs, ces théories ne sont toutefois soutenues par aucune observation pertinente et aucune étude. De plus, comme noté en introduction, elles s'appuient le plus souvent sur l'existence de quelques gènes de l'homosexualité. Or, l'an dernier, la plus grande étude sur le sujet a été menée avec la participation d'un demi-million d'êtres humains. Leur conclusion? Ces gènes homosexuels n'existent pas. « Les scientifiques croient plutôt que les préférences sexuelles sont influencées par des milliers de variations génétiques qui interagissent avec bien d’autres facteurs pour créer une diversité sexuelle par ailleurs plus complexe qu’on ne la décrit souvent. » Il en a fallu du travail pour comprendre ça!

À mon avis, ces théories sont donc une preuve supplémentaire de l'incapacité d'un certain type de scientifiques à interagir avec des sujets complexes ayant rapport à la vie. Je sais que je suis dur, mais je suis empli de frustrations par rapport à une certaine Science qui ne se rend pas compte de ce qu'elle invalide et de ce qu'elle produit, de l'ultime importance d'une frange du réel invisible à ses yeux. (Je suis aussi inquiet par rapport à la résurgence d'une droite anti-science - qui ridiculise la pandémie, par exemple - et me questionne beaucoup sur les dangers de pousser des critiques de la Science en ce moment.)

Quoi qu'il en soit, je ne vois pas comment ces réponses outrageusement simplistes pourraient aider à comprendre le phénomène des désirs homosexuels. J'ai une grande envie de leur dire : Si vous tenez à parler de gènes, par pitié, ajoutez quelques bonnes couches de complexité, par exemple, « il est très probable qu'une foule de combinaisons génétiques favorisent l'émergence de certaines dispositions affectives qui, dans un contexte social X et à travers une histoire personnelle, se traduit souvent, entre autres choses, par des désirs homosexuels ». D'ailleurs, je ne crois pas que quoi que ce soit d'intéressant va émerger d'un focus exclusif sur les gènes...

 

Les désirs queers

Maintenant, il est grand temps de passer aux choses sérieuses et de tenter d'entamer une réponse que nous espérons plus riche au réel mystère des désirs queers. Il me semble prudent d'avancer que ces désirs, tout comme les nombreuses autres sensualités, affectivités, intimités et passions qui ne se réduisent pas à la reproduction hétérosexuelle, existent pour des raisons qui dépassent la vision réductrice de l'évolution telle que mise de l'avant par la plupart des gens. Darwin théorise une sélection naturelle qui met l'accent sur la compétition entre les individus d'un même groupe pour survivre et se reproduire. Évidemment, une multitude d'autres rapports aux mondes et aux autres fondent la vie sur Terre. On pourrait lui répondre, comme Kropotkine, que l'entraide est bien plus significative dans le monde sauvage. Or, l'enchevêtrement des corps qu'on peut observer sur Terre me mène à penser que ce concept-là aussi est réducteur. Parlons du plaisir, parlons de la chaleur, parlons de la complicité, parlons de sécurité, de confiance, de vulnérabilité et d'apaisement sans quoi il est impossible de parler de sexe, de la vie et des immenses efforts que toutes les créatures vivantes déploient pour continuer à vivre.

D'ailleurs, même en parlant de toutes ces choses, on ne parlerait que d'une facette de l'évolution. On pourrait aussi l'aborder d'un autre angle en étudiant les êtres qui se façonnent les uns les autres à travers une foule d'interactions diversifiées, souvent invisibles, au point où les limites des uns et des autres se flouent. On pourrait voir cette co-constitution comme le moteur de l'évolution. Certaines diront même que ce sont les désirs queers qui entraîne cette co-constitution. Catriona Mortimer-Sandilands et Bruce Erickson sont du nombre et soutiennent dans l'introduction de Queer Ecologies que les désirs queers sont « la quintessence des forces vitales, puisque c'est précisément [eux] qui créent les accouplements interespèces non-reproductifs, expérimentaux, co-adaptatifs et symbiotiques qui deviennent l'évolution ». Mais peut-être aussi n'ont-ils pas besoin de produire quoi que ce soit pour qu'on leur accorde de la valeur. Peut-être les liens sensuels qui tiennent le monde ensemble ont-ils besoin d'être nourris par l'expression de ces désirs? Peut-être les intimités incongrues sont-elles celles qui mènent aux plus fabuleux trésors et que la vie carbure à ces découvertes? Peut-être le plaisir de tous les corps est-il plus important pour notre survie que la reproduction? Peut-être aussi que ces érotismes kaléidoscopiques facilitent l'accès de certaines personnes à un rapport au monde nécessaire qui, si oublié, mènerait à notre mort collective?

 

Conclusion

Ces différentes réflexions nous amènent à poser un regard un peu plus englobant sur les vastes désirs et pratiques sexuelles des animaux comme nous. Iels font du sexe pour une multitude de raisons et sûrement parfois aussi sans raison et souvent, la forme des organes génitaux de leur(s) partenaire(s) importe peu ou importe différemment. Si des gènes sont liés à ce foisonnement sexuel, ils sont nombreux et si la sélection naturelle ne les a pas éliminer, c'est peut-être parce qu'ils sont liés à des affectivités, des passions et des intimités qui ont tout à fait leur place dans ce monde et même dans la lutte pour survivre des animaux (si vous voulez parler en ces termes). Ces pratiques dépassent largement la question de l'homosexualité et ont plutôt rapport à la sensualité du monde et des corps.

Mais je ne compte pas m'arrêter là. Après avoir fait un long voyage pour expliquer tout ce qu'il y a de révoltant dans l'approche scientifique de la diversité sexuelle des animaux, cet article a commencé à présenter des réflexions qui vont dans une toute autre direction. Je compte bien approfondir ces réflexions dans le fameux dernier article de cette série. Il reste tant de questions à se poser. Par exemple, que peut-on comprendre de l'évolution en étudiant, comme Lynn Margulis, les relations symbiotiques entre différents micro-organismes? Ou en questionnant, comme Ellen Meloy, la sensualité de certaines fleurs et leur rouge aphrodisiaque? Ou en théorisant, comme Myra J. Hird, la joie du sexe chez les champignons, les bactéries et les plantes? Ou encore en décortiquant, comme Stéphanie Rutherford, les discours entourant l'apparition des « coyloups », ces hybriques de coyotes, loups et chiens?

 

 

Bonus : Timothy Morton dans un article intitulé Queer Ecology :

« Just read Darwin. Evolution means that life-forms are made of other life-forms. Entities are mutually determining: they exist in relation to each other and derive from each other. Nothing exists independently, and nothing comes from nothing. At the DNA level, it's impossible to tell a "genuine" code sequence from a viral code insertion. »

« You want antiessentialist performativity? Again, just read Darwin. The engine of sexual selection is sexual display, not the "survival of the fittest" »

 

1Allèle : Chacune des versions possibles d'un même gène.